Marché de l’or : les pratiques frauduleuses se banalisent

Le circuit informel s’approvisionne principalement en Turquie, Italie, Suisse et Syrie. Des bijoux classés 18 carats sont en fait constitués de mélange d’or et de cuivre, si leur ossature n’est pas tout simplement constituée de plomb. Beaucoup de bijoux sont vendus avec de faux poinçons.

L’or n’est décidément plus synonyme de valeur refuge. Comme le dit l’adage, «tout ce qui brille n’est pas or». Preuve en est que depuis quelques années le marché marocain est inondé de bijoux en or contrefaits, dont le titrage est inférieur à 18 carats. Les professionnels soutiennent que ce trafic atteint des seuils préoccupants. Selon eux, «près de 30% des quantités qui circulent sur le marché marocain varient de 14 à 16 carats, voire moins». Un constat corroboré en partie par les multiples démantèlements de réseaux de contrebande du métal précieux. A l’origine du développement de ce fléau, il y a, entre autres explications, la baisse du cours et par conséquent le resserrement des marges des commerçants, l’augmentation de la demande, la faiblesse du contrôle et les gains énormes que procurent cette activité frauduleuse.

D’après les informations recueillies sur le terrain, ce marché est approvisionné par des réseaux étrangers. Concrètement, l’or trafiqué provient principalement de la Turquie, d’Italie, de Suisse, de Syrie et occasionnellement des pays subsahariens. «Leurs partenaires marocains introduisent des quantités importantes dans le circuit légal par petites doses (NDLR: par lingot d’un kg)», explique un professionnel. Il assure que «certains bijoutiers achètent ce métal tout en connaissant ses origines, d’autres se retrouvent pris au piège des trafiquants».

Ces réseaux criminels ne sont pas visiblement les seuls à approvisionner le marché. Les professionnels avancent que certains artisans achètent des bijoux cassés ou volés avant de les fondre et les mélanger avec du cuivre pour fabriquer de nouveaux bijoux. Une autre technique qui devient de plus en plus répandue, c’est de remplir l’ossature des bijoux, principalement les bracelets épais, les grosses bagues et les colliers. Cette technique, permettant d’économiser 30% à 40% du poids réel en or du bijou, n’a aucun impact visible sur la couleur du bijou. Celle-ci est difficilement détectable, même par les professionnels.

Le client est naturellement le dindon de la farce. A cet égard, il est important de noter que «la Direction des douanes ne poinçonne pas les bijoux dont le titrage est inférieur à 18 carats puisque, selon le référentiel suivi au Maroc, il ne s’agit pas là de l’or», explique un responsable à la Direction des douanes. Ces bijoux sont pourtant exposés dans les vitrines des commerces et vendus sur tout le territoire national, même dans les galeries commerciales, ou «kissariates», les plus réputées.

Aujourd’hui très répandue, la pratique du faux poinçon se présente sous de multiples facettes. «Les petits commerçants font faire des poinçons de manière artisanale. Les grands, qui ont les moyens, importent des poinçons fabriqués sur commande auprès des spécialistes italiens, turcs, malaisiens ou thaïlandais», confie un joaillier de la place. Selon lui, «il y a certaines personnes qui ont fait du poinçonnage un métier. Ils sont toujours équipés d’appareils dernier cri». Le poinçon fait par ce matériel est identique à celui de la douane, donc difficile à détecter.

Le contrôle gagnerait à être plus sévère

Des professionnels expliquent cette situation par plusieurs raisons. Ils invoquent principalement l’absence de contrôle par les services concernés. Sur ce volet, une source autorisée au sein de la Direction des douanes explique en substance que les contrôles se font de deux manières. La première est qu’au moment du poinçonnage, les services concernés vérifient la qualité de l’or et demandent les pièces justificatives relatives à l’achat de l’or brut ou des bijoux cassés qui ont servi à la fabrication des articles. Deuxième méthode, les équipes se rendent sur les lieux de vente reconnus (magasins et autres) pour vérifier le registre des entrées et des sorties.

A en croire un professionnel, ce contrôle se limite à la vérification du titrage de l’or de manière manuelle. Du coup, il est difficile de détecter l’or trafiqué à moins que ces services ne disposent d’un appareil de vérification. A près de 500 000 DH par machine et par service, l’investissement n’est pas justifié puisque l’impôt est établi à peine à 100 DH/100 grammes d’or et la TVA à 5DH/g (à l’exception des lingots qui sont exonérés de la TVA), analyse la même source.

La vérification des registres est jugée plus efficace du fait que les trafiquants prennent leurs précautions en matière de factures. «Il s’agit d’un circuit fermé où les faussaires procèdent à un échange de factures afin d’équilibrer leurs registres», regrette un propriétaire de magasin à la Galerie Benomar à Casablanca.

D’un autre côté, un bijoutier de Kissariate Haffari à Derb Soltane est certain que cette situation est le résultat du monopole exercé par les quelques importateurs autorisés sur le marché national. Selon le porte-parole de la Douane, les importations de l’or se font sous trois formes: produit fini, semi-fini ou de l’or brut. Seuls les importateurs figurant sur la liste de la douane et qui ont des autorisations préalables (avec des quantités annuelles prédéfinies par la douane en fonction des besoins de l’importateur) peuvent importer. Ces acteurs sont principalement des groupes structurés et connus sur le marché. Cette procédure vise à encadrer et protéger ce secteur. Le revers est que «ces importateurs usent de ce privilège pour imposer des prix élevés par comparaison aux cours de l’or», se plaignent de petits opérateurs. «Certains nous obligent d’acheter les produits finis si l’on veut s’approvisionner chez eux», assurent-ils. En tout état de cause, ce n’est pas une raison -pour ceux qui le font- pour se lancer dans des pratiques frauduleuses.