Marché de la sécurité : 500 entreprises et un vrai bazar !

300 pour la seule ville de Casa.
En tout, une dizaine sont vraiment professionnelles

Beaucoup d’agents sont mal payés, analphabètes et sans véritable formation ; l’explosion de la demande a créé une dégradation de la qualité
Des sociétés demandent seulement 1 500 DH par mois pour fournir un agent qui perçoit un salaire de 800 DH.

Qui contrôle le marché de la sécurité privée au Maroc ? En faisant une simple recherche sur internet, on dénombre 500 entreprises entre agences de sécurité au sens strict du terme et entreprises de gardiennage offrant également des prestations de sécurité. Signe d’un opportunisme évident, 300 d’entre elles sont basées à Casablanca et la majorité offrent des services combinés de nettoyage ou d’entretien. Certes, avec l’adoption de la loi 27/06, en décembre dernier, les activités de ménage et de surveillance seront dorénavant séparées, mais cela ne garantit en rien la qualité des prestations. Car, admettons-le, une véritable pagaille règne dans le secteur. «Sur les 500 agences qui existent, pas plus d’une dizaine sont véritablement structurées !». Le commentaire est d’un ex-opérateur qui s’est retiré du secteur après plus de dix ans d’activité. Recrutement à l’aveuglette, formations bidon et salaires dérisoires…, les dysfonctionnements sont nombreux.
Le recrutement, premier des critères, doit pourtant se faire de façon très pointilleuse. Qui est le candidat idéal ? «Pas moins de 1,75 mètre de taille, âgé de 30 ans environ, casier judiciaire vierge, niveau Bac et bien dans sa peau», énumère le spécialiste. L’âge est primordial, car le travail d’agent de sécurité demande un degré de maturité élevé. «Surtout depuis que le port d’arme a été autorisé. On n’imaginerait pas confier un fusil à un jeune de 20 ans !». Le manager insiste aussi sur le fait que le candidat ne doit pas être surqualifié. «Il faut faire attention car un licencié peut facilement se sentir dévalorisé par l’exercice de ce travail», prévient-il. Normalement, une enquête de bonne moralité est menée par le futur employeur auprès du voisinage du candidat. Ce dernier doit également réussir une série de tests psychotechniques. «Il faut posséder certaines qualités comme la curiosité et le sens de l’observation», dit-il. Bien entendu, le futur agent doit avoir une bonne présentation physique. «Il faut le prendre au sérieux dès le premier coup d’œil», souligne-t-on.

Certains vont jusqu’à tendre de petits pièges aux postulants, comme les laisser attendre pendant trois longues heures à l’accueil avant de les recevoir pour l’entretien d’embauche. «Le travail de vigile consiste à rester au même endroit pendant de très longues périodes. Si la personne est incapable de rester en place trois heures, mieux vaut le savoir tout de suite !», raconte l’opérateur.

Des agents qui ne savent pas utiliser un extincteur, ça existe
En ce qui concerne la formation, il faut compter entre deux et trois mois pour qu’elle soit solide. Le contenu peut être très varié, mais certains éléments de base sont incontournables : gestion de conflit, secourisme et rudiments de lutte contre les incendies. «C’est impératif ! J’ai déjà vu des gardiens incapables d’utiliser un extincteur d’incendie !», prévient le manager. Selon lui, les entreprises les plus sérieuses possèdent déjà des centres de formation intra muros. C’est le cas notamment de G4 Sécuricor, le numéro un mondial. Seulement au Maroc, la société emploie actuellement 5 500 agents de sécurité.
Enfin, la question du salaire pose également problème. «Une société qui demande moins de 4 000 DH par mois et par agent pour douze heures de surveillance par jour ne peut pas être sérieuse», tranche le spécialiste. Il faut compter un salaire mensuel d’au moins 2 500 DH nets pour l’agent. «Pour le mettre à l’abri de toute tentation de vol au sein de l’entreprise qu’il surveille, notamment». Ensuite viennent les charges patronales : CNSS, assurances, véhicules, essence, radios, uniformes et marge de bénéfice. «Si on recrute de bons profils, qu’on dispense une formation adéquate et que les équipements sont de qualité, on n’a pas le choix», poursuit le manager. Quant aux sociétés qui fournissent des maîtres-chiens, elles demandent en général un forfait de 5 000 DH par mois et par agent.
Si bien que les sociétés qui acceptent des gardiens à 1 000 DH par mois risquent paradoxalement plus que celles qui n’en emploient pas du tout ! «L’agent peut avoir envie de voler du matériel. Il peut aussi détériorer du matériel par manque de formation».

Autre élément essentiel, celui de la protection contre les risques.Certaines entreprises de gardiennage se soucient trop peu de l’assurance du gardien. Prenons l’exemple d’un agent chargé de surveiller un commerce. Un incendie se déclare à l’intérieur, mais le gardien est endormi sur sa chaise, ou commet une fausse manœuvre avec un extincteur. «Les assurances du commerce désigneront probablement ce gardien responsable de la propagation de l’incendie. Or, si l’assurance de ce dernier couvre seulement le tiers des dommages constatés, l’entreprise peut être ruinée!», met en garde un professionnel.

300 agents de sécurité pour l’ambassade des Etats-Unis
Si le marché de la sécurité était encore bien peu populaire, il y a quinze ans, il a explosé depuis le début des années 2000. «En 1995, seules les grandes multinationales faisaient appel à nos services», se rappelle le patron d’une grande société. Quelques sociétés marocaines leur ont emboîté le pas, mais c’était plutôt pour externaliser le service. «Elles n’avaient plus envie de gérer les gardiens. C’était plus avantageux de sous-traiter la surveillance que de se perdre dans les dédales administratifs au moment de licencier l’un d’entre eux, notamment». Avec l’accélération du développement du pays et ensuite les attentats de 2003, le marché s’est brusquement ouvert. Aujourd’hui, de plus en plus de commerces et même de résidences privées font appel aux prestations d’agences de sécurité.
Le problème, c’est que le marché demeure fermé aux agences de taille moyenne. Les aéroports, centrales électriques, compagnies pétrolières, chaînes d’hôtels, ambassades et autres gros marchés sont confiés aux géants comme G4 Sécuricor, Brink’s, RMO, Egida et Jamain Bacco qui réussissent à obtenir de gros contrats, souligne-t-on. Ces contrats représentent en effet de véritables mines d’or. Par exemple, l’ambassade des Etats-Unis au Maroc emploie à elle seule 300 personnes pour la sécurité et le gardiennage.
Ensuite, il y a les hôtels, les usines, les entreprises de moindre taille qui s’y sont mises depuis quelques années. Moins encline à débourser les 4 500 DH exigés en moyenne par les colosses de la surveillance, ce type de clientèle se tourne vers des tarifs plus abordables. Et c’est là que le bât blesse. En effet, «de plus en plus de petites structures artisanales débarquent sur ce segment de marché et cassent les prix», déplore Rachid El Mounacifi, président de l’Association professionnelle des agences de sécurité au Maroc (Apasm), fraîchement créée. Selon lui, des prestataires ne rémunèrent leurs agents qu’à hauteur de 700 à 800 DH par mois. «Ils engagent des analphabètes ! Non seulement c’est de la concurrence déloyale, mais c’est très dangereux pour les clients eux-mêmes !» En effet, après plusieurs coups de fil passés dans diverses agences, on constate que certaines offrent des tarifs dérisoires. «1 500 DH par mois. Nos agents sont formés pour toutes les urgences», nous a-t-on répondu le plus sérieusement du monde, dans une agence de Casablanca.
M. Mounacifi espère pouvoir fédérer, à travers l’association, l’ensemble des structures sérieuses. «Aujourd’hui, n’importe qui peut s’improviser agence de sécurité et c’est très grave», souligne-t-il sans écarter la possibilité de proposer éventuellement un réaménagement de la loi. Le PDG de G4 Sécuricor, Abraham Ghazarian, abonde d’ailleurs dans ce sens. «La loi 27/06 est un bon début, mais il faudra aller plus loin», avance-t-il. «De nombreux pays exigent que les agents possèdent au moins une licence et détiennent des certificats de premiers soins», ajoute-t-il. Mais ce ne sera possible au Maroc qu’à condition de valoriser le métier. «On pourrait même obliger les sociétés à détenir des capitaux d’investissement minimum, afin de vraiment tirer le secteur vers le haut», propose M. Ghazarian.