Lydec prise à  partie, son patron réagit

Des investissements programmés n’ont pas été réalisés, mais des recettes prévues initialement ne sont pas au rendez-vous.
Les hausses de tarifs sont générales, l’approche des élections
et la perspective de révision du contrat de concession biaisent la perception
au niveau de Casablanca.
Les nouveaux investissements doivent être répercutés uniquement
sur ceux qui en profiteront.

Jean-pierre Ermenault DG de Lydec
«Déjà nous n’avons pas opéré toutes les hausses qui devaient avoir lieu concernant l’eau potable. Le gap est de 15%».

La Vie éco : Les Casablancais vous en veulent. Pétitions, manifestations, citoyens menaçant de ne plus payer leur facture, d’autres d’enlever le compteur… Et Lydec reste muette !
Jean-Pierre Ermenault : En fait, Lydec a beaucoup communiqué directement avec ses clients, nous les avons informés des changements. Nous avons également beaucoup communiqué avec les élus, le wali, le président de l’autorité délégante, les élus, les gouverneurs des préfectures d’arrondissements… Mais ces informations n’ont probablement pas été transmises pour des raisons que je ne connais pas.

Le motif essentiel de la grogne a trait aux augmentations des tarifs d’eau et d’électricité, décidées pourtant à l’échelle nationale. Pourquoi Lydec est-elle prise à partie ?
D’abord parce que le fait qu’une société privée gère des services publics interpelle naturellement. Mais les Casablancais ont pu constater les changements intervenus depuis la délégation de service en 1997. Nous avons repensé l’accueil dans les agences, nous avons amélioré la qualité de service, les délais de réponse aux réclamations, le système de collecte des eaux pluviales pour lutter contre les inondations… D’un autre côté, et concernant particulièrement l’eau potable, il y a l’idée très répandue qu’elle doit être gratuite car elle provient des pluies, qu’elle est récupérée des oueds… Ceci est vrai mais, en réalité, c’est le service qui coûte et pas l’eau elle-même. Les clients paient le traitement, la potabilisation, la livraison, la qualité et la disponibilité 24/24h ainsi que la collecte des eaux usées. Mais les clients ne perçoivent pas les compétences que nécessite ce service. La preuve, les réclamations sur la tarification concernent aujourd’hui l’eau potable mais pas l’électricité alors que cette dernière a également connu une hausse de 7% du fait de la hausse du prix à la production.

Cela ne répond pas à la question : pourquoi spécialement Lydec ?
C’est effectivement une question qui interpelle. Pourtant, Lydec a été le distributeur qui a le plus communiqué sur ces dispositions à travers ses factures, un dépliant distribué dans les foyers, les agences… Or, il aurait fallu, à mon avis, que les propos de Lydec soient confirmés, relayés par d’autres parties prenantes de ces décisions, notamment au niveau officiel.

Le mécontentement n’est pas uniquement le fait des clients, mais aussi des élus qui ont fait circuler des pétitions et ont fait du porte-à-porte pour appeler les clients à manifester…
Lorsque le contrat de délégation a été signé en 1997, il l’a été à l’unanimité des élus de la ville. Aujourd’hui, certains élus considèrent qu’ils n’ont pas été suffisamment consultés au début et qu’il n’y a pas eu de mise en concurrence.

Il se dit que plusieurs élus militent pour la résiliation du contrat vous liant à la ville. Avez-vous un moment envisagé cette éventualité ?
Sincèrement, ce n’est pas une éventualité que nous envisageons même si, aujourd’hui, il est vrai, nous traversons des turbulences. En privé, les élus reconnaissent l’importance des réalisations et des évolutions faites en qualité de service par Lydec.

Ils tiendraient un double langage ?
Je pense qu’il faut tenir compte des enjeux politiques et de l’approche des élections, mais la raison reviendra forcément à mon avis. Maintenant, il est vrai aussi qu’il n’est pas évident de comprendre ce qu’est un contrat de délégation de services et quels en sont les principes. Les élus sont habitués aux budgets municipaux annuels régulés qui fonctionnent selon un certain mode. Or, un contrat de délégation de gestion comme le nôtre est un contrat sur une durée de 30 ans, qui ne fonctionne pas selon les mêmes mécanismes que ceux des budgets municipaux. Nous avons donc un rôle pédagogique à jouer et un devoir d’explication. C’est ce que nous allons faire dans les prochaines semaines.

Ces élus vous reprochent également, et à raison, de n’avoir pas entamé des investissements programmés.
Il y a effectivement 800 MDH d’investissements que nous n’avons pas faits par rapport à ce qui était prévu. Mais il y a des investissements que nous avons faits et qui, eux, n’étaient pas prévus mais qui étaient essentiels et urgents, contrairement à des investissements qui étaient prévus mais qui n’avaient pas de sens.
D’autre part, il y a aujourd’hui un gros écart en terme de consommation, environ 20%, entre ce qui était prévu initialement et ce que nous constatons sur le terrain. Les investissements qui étaient prévus sur la base de cette consommation ne sont pas nécessaires dans l’immédiat. Un contrat de délégation s’étale sur 30 ans et doit donc être jugé, évalué sur cette même durée. Aujourd’hui, en matière de recettes, Lydec a encaissé 2,5 milliards DH de moins que ce qui était prévu au moment de la signature du contrat à cause des volumes de consommation qui sont inférieurs à ceux qu’on nous avait indiqués et qui, pour une multitude de raisons, ont augmenté moins vite que prévu. Nous avons eu moins de recettes que prévu, nous avons certes fait des économies sur les charges d’exploitation, mais nous avons aussi, et c’est naturel, fait moins d’investissements que prévu. Mais nous restons sereins dans la perspective de la révision du contrat car l’équilibre économique global du contrat de gestion déléguée est conforme aux prévisions.

Justement, la revue du contrat a beaucoup tardé. Elle devait être faite en 2002 et nous sommes en 2006. Certains élus disent que c’est Lydec qui ne veut pas. Vous dites que vous êtes prêts et que c’est plutôt un problème d’attributions concernant l’instance qui doit négocier avec Lydec…
Je voudrais rectifier les termes. Il ne s’agit pas d’un retard. En 2002, la révision n’a pas été faite en raison des élections. Nous, à Lydec, nous souhaitons que cette révision se fasse le plus tôt possible car nous avons des enjeux importants et urgents à débattre avec l’autorité délégante.

Si vous deviez entamer la revue demain, quelles sont les choses que vous demanderiez d’urgence aux élus de la ville et à l’autorité délégante ?
Il y a d’abord le problème de l’éclairage public. Sa gestion, comme vous le savez, n’était pas prévue dans le contrat initial. Nous vivons donc aujourd’hui sur une situation provisoire qui génère beaucoup de problèmes en termes de financement des investissements à faire, de gestion du personnel dédié à cette activité et qui continue de relever des villes de Casablanca et de Mohammédia. Or, cela nous cause de sérieuses difficultés de management. Nous souhaitons que tout cela soit évoqué et traité et cela ne peut se faire que dans le cadre d’une révision du contrat.
La deuxième priorité est liée au développement de la ville. De nouvelles zones urbaines voient ou verront le jour comme la ville nouvelle de Zénata, les 1 900 hectares à urbaniser, la transformation de l’ancien aéroport d’Anfa… Et tout cela devra se traduire par des investissements importants représentant des milliards de dirhams. Et il faudra débattre sérieusement de la manière dont ces investissements seront financés. Ma vision, que j’ai eu l’occasion de présenter, est la suivante. Aujourd’hui, le consommateur casablancais ne peut en aucun cas payer les nouvelles extensions. Il faut donc trouver de nouveaux modes de financement. Nous avons fait des propositions aux responsables dans ce sens et nous souhaitons qu’elles soient justement débattues dans le cadre de la révision du contrat.

Revenons à la question des tarifs…
C’est effectivement un des problèmes à régler rapidement. Il y a eu, à l’échelle nationale, des hausses du prix de vente des producteurs d’électricité et d’eau que nous avons répercutées en accord, d’ailleurs, avec l’autorité délégante. Ces choix ont été faits et partagés par tout le monde. Sont-ils bons ou non ? Nous pouvons toujours en débattre et les réexaminer s’il le faut. Mais pour le moment, nous nous en tenons aux décisions qui ont été prises avec notre autorité délégante.

Envisagez-vous, dans le cadre de la révision du contrat, de demander d’autres augmentations ? Lydec n’a pas opéré toutes les hausses de tarifs qui avaient été convenues dans le contrat en 1997…
Tout dépend du service dont on parle. Pour l’électricité, par exemple, les tarifs que nous appliquons aujourd’hui correspondent globalement à ce qui était convenu. Le problème se pose, en revanche, pour l’eau potable. Le tarif que nous appliquons aujourd’hui est très inférieur à celui que nous devrions appliquer conformément au contrat. Le gap est d’environ 15%.

Que vous comptez rattraper !
Compte tenu de la situation actuelle, je vois mal comment on pourrait procéder à une hausse pour les petits consommateurs et les foyers à revenus modestes. Il faudra donc trouver d’autres moyens et ce sera l’un des volets importants de notre discussion avec l’autorité délégante lors de la révision. Nos propositions vont d’ailleurs dans le sens de faire payer les nouveaux investissements seulement par ceux qui vont en bénéficier. C’est à notre sens, plus juste. Par contre, pour l’assainissement, le problème est complexe : les investissements sont colossaux et les recettes très faibles.

Concrètement, est-ce que la révision du contrat a déjà commencé ? Qu’est-ce qui a été discuté ?
La révision du contrat est lancée et ce depuis fin 2005. La discussion sur ce qui relève du passé ne constituera pas un débat majeur. Le véritable enjeu de la révision, c’est le futur. Il faut d’abord que nous nous partagions les schémas directeurs de la ville. Nous les avons transmis au mois d’août et ils sont toujours en examen. Ce sont ces schémas qui nous permettront de nous mettre d’accord sur les investissements futurs. Le deuxième débat engagé concerne l’éclairage public et les enjeux de l’INDH.