L’investissement tributaire des importations pour 40%

La demande intérieure, principal moteur de la croissance, est assez largement nourrie par les importations. Ce schéma génère une «fuite» dans le circuit économique au profit de l’activité dans le reste du monde. La compétitivité s’impose pour parer aux déséquilibres extérieurs qui en résultent.

C’est un casse-tête que vivent, depuis 2008 en particulier, de nombreux pays, y compris les plus développés comme les Etats-Unis, la France et l’Italie : lorsque la demande intérieure redevient dynamique, cela se traduit par une dégradation des échanges extérieurs, et la croissance économique s’en trouve alors négativement impactée.

Le Maroc n’échappe pas à cette équation. La demande intérieure y est la principale source de la croissance économique. Mais dans la mesure où cette demande intérieure a un fort contenu en importations, la contribution positive des échanges extérieurs à la croissance du PIB demeure très erratique. Compte tenu du nombre de fois où les échanges extérieurs ont dégagé un solde positif au cours des seize dernières années, et du niveau de contribution de celui-ci à la croissance du PIB, c’est, en moyenne, l’impact négatif qui prédomine. Ahmed Lahlimi, Haut Commissaire au Plan, lors de sa présentation, mardi 17 janvier, de la situation économique en 2016 et des perspectives pour 2017, a d’ailleurs pointé cette fragilité de l’économie marocaine, y voyant «le pendant de la faible productivité du tissu productif national».

Lorsqu’on observe le taux de pénétration des biens et services, autrement dit le degré d’ouverture du marché intérieur aux produits étrangers, on se rend compte qu’entre 2000 et 2012, la proportion des importations dans la demande intérieure ne faisait qu’augmenter, année après année. De 31,7% en 2000, le taux de pénétration des biens et services est passé à 44% en 2012. Cela veut dire que la demande intérieure, qui nourrit la croissance, se nourrit elle-même des importations à hauteur des proportions indiquées. A partir de 2013, la part des importations dans la demande intérieure commence à baisser légèrement pour revenir à 41,2% en 2014 et à 39% en 2015. Pour 2016, les chiffres sur les importations ne sont pas encore complets ; l’Office des changes n’a publié, à ce jour (mardi 24 janvier) que les données préliminaires sur les importations de biens (sans les services), tandis que les éléments de la demande intérieure, en dirhams courants, ne seront disponibles qu’à la fin du premier trimestre 2017. Mais même si le taux de pénétration devait reculer à 38% ou 36% en 2016, ce qui paraît fort improbable du fait que les importations ont repris leur cycle haussier, ces niveaux sont déjà élevés, voire parmi «les plus élevés observés dans les pays émergents», selon M. Lahlimi.

Les biens d’équipement représentent 29% des importations

Par composante de la demande, l’investissement aussi bien que la consommation sont tributaires, pour leur croissance, des importations. A s’en tenir aux chiffres préliminaires de l’Office des changes, les importations de biens d’équipement en 2016 ont représenté 29,3% (ou 119,33 milliards de DH) de l’ensemble des importations de biens. Une année auparavant, cette part était de 25%, et en 2011 de 19%.

Par rapport à l’investissement lui-même, les importations de biens d’équipement, selon des calculs effectués par le HCP, ont représenté 40% en 2016, contre 26% en 2012. Ce fort contenu en importations des investissements intervient alors même que la FBCF a connu des baisses en 2013 et 2014 (-0,5% et -2,1%, respectivement), et une légère reprise en 2015 de 1,5%, en partie par l’effet de base. Pour 2016, l’investissement afficherait une croissance de 3,9%, selon les dernières estimations du HCP. Cette évolution s’est traduite par un recul du poids de la FBCF : en 2015, celle-ci représentait 28,7% du PIB et 26,6% de la demande intérieure, contre respectivement 32,6% et 28,3% en 2012. C’est dire que même en accusant un net fléchissement, l’investissement demeure fortement lié aux importations.

Pour les produits finis de consommation, les importations se sont établies en 2016 à 80,6 milliards de DH, soit 19,8% du total des importations de biens, au lieu de 70 milliards en (ou 18,8% des importations de biens en 2015). Le poids des biens finis de consommation en 2015 (les statistiques sur la consommation des ménages en 2016 ne sont pas encore disponibles) était de 12,6%. Mais si l’on ajoute à ces produits finis de consommations (voitures, pièces de rechanges, vêtements, etc.) les produits alimentaires, la facture monte sensiblement. En 2015, les importations de produits finis de consommation et les produits alimentaires se sont élevées à 105,55 milliards de DH, soit 18,6% de la consommation des ménages et 28,3% de l’ensemble des importations de biens. Là, on constate que la proportion des biens finis de consommation et des produits alimentaires importés, dans l’ensemble des importations de biens est restée stable –à une décimale près– par rapport à son niveau de 2012. A quoi faut-il attribuer cette évolution ? Très probablement au fait que, précisément, la consommation des ménages, en termes de rythme, accuse un ralentissement depuis cette date. En effet, les données de la comptabilité nationale montrent clairement que la croissance de la consommation des ménages, en termes réels, est passée d’une moyenne annuelle de plus de 4,6% de 2008 à 2012 à moins de 3% en moyenne par an entre 2013 et 2016 (pour 2016, il s’agit encore d’une estimation donnée par le HCP et qui est de 2,6%).

L’évolution du pouvoir d’achat des ménages corrobore d’ailleurs ce constat. Après des hausses de 5,3% en 2008 et 5% en 2009, par exemple, le pouvoir d’achat commence à ralentir pour s’établir à une moyenne de l’ordre de 2,2% entre 2010 et 2014, sachant que pour l’année 2013, il aurait progressé de quelque 3,6%. Cette baisse du rythme de hausse du pouvoir d’achat, faut-il le préciser, n’est pas liée à l’inflation, très largement maîtrisée, mais à la rigidité dans l’évolution des revenus ; sachant que les fortes augmentations du pouvoir d’achat correspondaient à des périodes où les subventions fonctionnaient encore à plein régime et où des revalorisations salariales avaient été concédées aux salariés dans le cadre du dialogue social, notamment.

Même les exportations comportent une part importante des importations

Bref, la consommation en général, celle des ménages en particulier (puisque celle-ci représente 57,8% du PIB et 53,6% de la demande intérieure en 2015), avec le ralentissement qu’elle connaît depuis 2013, a entraîné dans son sillage une stagnation, en proportion, des importations de biens finis de consommation et produits alimentaires. Et la même observation vaut également pour la FBCF.

Comme indiqué dès le départ, cette situation n’est pas propre au Maroc. La France, toutes proportions gardées, connaît la même situation. Il y a quelques années, les pouvoirs publics de l’Hexagone s’inquiétaient de ce que le taux de pénétration de l’économie par les produits importés grimpait considérablement pour s’établir en 2007 à 28% contre 20% en 1993. Le Sénat a d’ailleurs produit un rapport assez intéressant sur le sujet où il notait, en substance, que la croissance de la demande intérieure alimentée par des produits importés provoquait «une fuite dans le circuit économique» qui aboutit à soutenir l’activité du reste du monde par l’argent public. Et la situation demeure toujours préoccupante, même si, depuis 2011, le solde commercial de la balance des biens s’améliore progressivement.

Le Maroc se trouve lui aussi dans ce schéma, car, in fine, même ses exportations comportent elles aussi une part des importations. Selon un chiffre fourni par M. Lahlimi la semaine dernière, «le seul compartiment industriel des exportations en 2015 aurait entraîné un volume d’importations en intrants intermédiaires d’un montant de 25 milliards de DH, au lieu de 12,7 milliards en 2011». La stricte logique comptable voudrait que dans ce cas le montant des intrants importés soit défalqué de la valeur des exportations industrielles pour mieux apprécier l’état de celles-ci. On soulève là la question du taux d’intégration, sauf que dans cette affaire, il y a d’autres éléments à prendre en compte, comme le savoir-faire importé (quoi que…) et les emplois que l’industrie permet de créer. Mais, précisément, si l’industrie marocaine (et française, voire européenne aussi) crée de moins en moins d’emplois, c’est probablement parce que, d’une part, elle se modernise et gagne donc en productivité, et, d’autre part, ses fournisseurs, on l’a vu, sont dans une large mesure situés hors du territoire national. Mais les choses évoluent ainsi et la solution ne serait peut-être pas une compression des importations (de biens d’équipement notamment) mais une amélioration des parts de marché à l’export mais aussi à l’intérieur du pays. C’est donc une affaire de compétitivité.