L’investissement dans l’industrie en panne…

L’investissement dans l’industrie a baissé de 12.3% en 2010 et la tendance n’a pas changé en 2011 et cette année. La baisse est le fait du textile et cuir, de la chimie et parachimie et de l’agroalimentaire. Les IMME se maintiennent.

Bien que le niveau de l’investissement au Maroc dépasse, depuis quelques années, celui de l’épargne, occasionnant des besoins de financement élevés (8% du PIB en 2011 par exemple), il s’agit pour l’essentiel de l’investissement public, injecté dans les infrastructures, notamment. L’investissement industriel, lui, est non seulement relativement modeste, mais a tendance à baisser ces dernières années ; en particulier depuis l’avènement de la crise économique internationale qui a sensiblement réduit la demande étrangère, notamment européenne.

Selon les statistiques de Bank Al-Maghrib, les crédits d’équipements octroyés aux industries manufacturières ont baissé de 8% en juin 2012 par rapport au même mois de 2011, et de 5,7% par rapport à fin décembre 2011, s’établissant ainsi à 25,1 milliards de DH, au lieu de 27,3 milliards de DH un an auparavant. Il s’agit ici, soulignons-le, non pas de flux mais d’encours des crédits dont la baisse signifie que les nouveaux prêts ne couvrent pas les remboursements des anciens.

La baisse concerne les industries alimentaires (-25%, à 6,9 milliards de DH), les industries chimiques et parachimiques (-28%, à 3 milliards de DH) et les industries métalliques, mécaniques, électriques et électroniques (-18,7%, à 4,9 milliards de DH). L’année 2012 pourrait donc s’achever sur des crédits d’investissements à l’industrie en forte baisse.
Ces indicateurs méritent toutefois d’être relativisés : au Maroc, le moyen le plus utilisé par les industriels pour financer leurs investissements n’est pas le crédit mais l’autofinancement.

Selon les données du ministère de l’industrie, du commerce et des nouvelles technologies, l’autofinancement représente 64% du montant global de l’investissement dans les industries manufacturières, suivi du crédit bancaire (17%) et du crédit-bail (15%). Autrement dit, pour apprécier le niveau de l’investissement et son évolution, il faut moins se fier à l’amont de l’opération (le crédit) qu’à l’aval, c’est-à-dire les données de la comptabilité nationale et, surtout, celles recueillies directement par le ministère du commerce et de l’industrie auprès des opérateurs.

Il se trouve que les dernières statistiques disponibles auprès de ce ministère épousent l’orientation apparue dans l’encours des crédits bancaires à l’industrie. Selon ces statistiques, en effet, l’investissement dans les industries manufacturières, en termes de flux cette fois, est en baisse depuis 2008 : 24,7 milliards en 2008, 23,4 milliards en 2009 et 20,5 milliards de DH en 2010. Et le recul concerne en particulier l’industrie du textile et cuir (9 milliards en 2010, au lieu de 17,6 milliards en 2008), la chimie et parachimie (9,8 milliards au lieu de 13,4 milliards sur les mêmes périodes).

La concurrence des produits étrangers limite le développement des industries locales

Cette baisse semble par ailleurs corroborer les intentions des industriels, telles qu’elles apparaissent dans l’enquête du ministère sur l’investissement, réalisée en début d’année. Selon les données de cette enquête, 63% des industriels, appartenant aux cinq grandes branches de l’industrie manufacturière (agro-alimentaire, chimie et parachimie, électriques et électroniques, métalliques et mécaniques, et textile et cuir) avaient déclaré qu’ils n’investiraient pas au cours du premier semestre 2012 (voir encadré). On aurait pu penser que les intentions pouvaient ne pas se transformer en actes, ou alors de manière marginale. Mais au vu des résultats, encore provisoires certes, de la croissance au premier et deuxième trimestres de cette année, l’apport de l’industrie reste très modeste.

La progression du PIB, après 2,8% au premier trimestre, est revenue à 2,3% au deuxième et pour l’ensemble de l’année 2012, telle qu’elle est estimée à ce jour, reste tout à fait modeste (3% voire moins, suivant les sources). Cette croissance, on le sait, est portée principalement, parfois exclusivement par la demande intérieure, c’est-à-dire la consommation et l’investissement. Or, au premier trimestre de cette année, la Formation brute du capital fixe  globale (FBCF), qui traduit l’investissement dans les comptes nationaux publiés par le Haut commissariat au plan (HCP), n’a augmenté que de 1,5% et sa contribution à la croissance économique n’a pas dépassé 0,5 point, selon les données du HCP.

Au deuxième trimestre, et selon la même source, la FBCF n’a augmenté que de 0,8%, contribuant ainsi à la croissance économique pour 0,2 point ! Faut-il encore le repréciser, il s’agit là de la FBCF totale.
Quid de celle de l’industrie ? On le saura dans un an. A titre de comparaison, la consommation finale des ménages, pour ce même deuxième trimestre a progressé de 4,2%, avec une contribution à la croissance de 2,6 points.

Y a-t-il une corrélation directe entre le recul de l’investissement dans l’industrie manufacturière et le fléchissement, voire la baisse de la formation brute du capital fixe, en termes de produits contribuant à la croissance économique ?

L’examen des données de la comptabilité nationale permet de constater en effet que la FBCF dans l’industrie a baissé de 1,3% en 2011, après une baisse de 5,3% en 2010 : 93,16 milliards de DH en 2011, au lieu de 94,4 milliards en 2010 et 99,7 milliards en 2009.

La morosité a commencé en 2009, avec une croissance de la FBCF ne dépassant pas 1,1%, après des hausses à deux chiffres depuis le début de la décennie 2000 jusqu’à 2008 (voir graphique ci-dessus). Il y a sans doute un lien entre ce niveau de l’investissement et la crise qui frappe les principaux marchés du Maroc.

C’est clair, l’industrie n’arrive pas encore à émerger comme une force motrice dans l’économie marocaine. Le BTP fait mieux, à cette précision près que dans ce domaine, le rôle de l’Etat est primordial avec les investissements lourds qu’il consent dans les infrastructures notamment, tandis que dans la partie «habitat» (ou immobilier), la concurrence, donc l’exigence de compétitivité,  n’est pas aussi pesante que pour l’industrie qui doit faire face à des produits étrangers à bas coûts et parfois de qualité meilleure. On peut dire à peu près la même chose des services, toutes proportions gardées, puisque pour souscrire un contrat d’assurance par exemple ou contracter un crédit, l’on ne s’adressera pas à une compagnie ou à une banque basée à l’étranger. Autrement dit, on n’importera pas ce service, il est disponible localement, même s’il peut être vendu par une entité étrangère opérant sur place. D’ailleurs, les industriels interrogés par le ministère de l’industrie et du commerce, dans son enquête de suivi de la conjoncture, estiment, à propos de la concurrence à laquelle ils font face, que celle-ci est forte (76%), tandis que la part de ceux qui la trouvent faible n’est que de 24%.

Dans tous les cas, l’émergence de l’industrie, c’est le défi majeur à relever. Rappelons à ce propos que si le Maroc est aujourd’hui confronté à des difficultés dans son commerce extérieur, l’obligeant à recourir à un emprunt sur les marchés financiers internationaux, c’est parce que, entre autres, ses exportations de produits manufacturés sont à la fois faibles en quantité et en qualité.