L’inflation est contenue, le salaire moyen augmente, et pourtant !

Le salaire mensuel moyen est de 10 400 DH dans le public et 3 780 DH dans le
privé.
Dans le secteur privé, le salaire moyen a progressé de 2,2% par
an entre 2003 et 2006, soit un peu plus que l’inflation.
De la disparité des revenus à  la détérioration
du pouvoir d’achat. Analyse.

Il y a depuis toujours, ici comme ailleurs, un malentendu entre la réalité telle que «reflétée» par les statistiques et la perception de cette même réalité par les agents économiques. Sinon comment expliquer ce mécontentement de certaines franges de la société face à  ce qu’elles qualifient de détérioration de leur pouvoir d’achat, alors même que l’inflation (à  fin août) a crû seulement de 2 % contre 3,7 % à  la même période de l’année dernière, que le taux de chômage est redescendu à  9,4 % au deuxième trimestre de 2007 après 10 % au premier, que les crédits à  la consommation ont progressé de 41,4 % entre juillet 2006 et juillet 2007… Même si on admet que ces agrégats macroéconomiques ne parlent pas directement au simple citoyen, d’autres indicateurs, plus terre-à -terre si l’on veut, touchant au porte-monnaie même, montrent pourtant bien que le pouvoir d’achat n’est peut-être pas si malmené que cela. Dans le secteur privé par exemple, et sur la foi des statistiques de la CNSS (Caisse nationale de sécurité sociale), le salaire mensuel moyen a progressé de 3,2 % entre 2005 et 2006 (passant de 3 668 DH à  3 784 DH). Au premier trimestre de 2007, le salaire moyen a augmenté de 4,8 %. En terme réel, c’est-à -dire en déflatant le salaire, cette augmentation est de 2,1 %. Entre 2003 et 2006, l’évolution moyenne est de l’ordre de 2,2 % par an, soit un peu plus que le taux d’inflation. Dans la Fonction publique, alors que l’effectif du personnel civil pris en charge par la Paierie principale du Royaume (PPR) est resté quasiment le même entre 1998 et 2006 (en raison de l’opération des départs volontaires à  la retraite lancée en 2005), soit près de 480 000 fonctionnaires, la masse salariale, elle, a progressé en moyenne annuelle de 7 % sur la même période – à  l’exception de 2006 o๠elle a baissé de 1,8 %, suite à  l’opération Intilaka. De 40,5 milliards de dirhams en 1998/99 (soit 11,7% du PIB), la masse salariale dans la Fonction publique est passée à  60,6 milliards en 2005 (12,6% du PIB) pour reculer légèrement en 2006 à  59,5 milliards de dirhams (11 % du PIB). Un simple calcul permet de montrer qu’en 2006, le salaire moyen servi par la PPR s’élève à  10 422 dirhams.

La redistribution des richesses en question
Sur le plan macroéconomique, le PIB par tête d’habitant est passé de 13 884 dirhams en 1998 à  18 613 dirhams en 2006, tandis que le revenu national brut disponible par tête (revenu national brut + les transferts courants nets en provenance de l’extérieur) a augmenté de 14 348 dirhams à  20 411 sur la même période. Si l’on a quelque doute sur ces chiffres du Haut Commissariat au Plan (HCP) – ce qui est officiel étant souvent suspect au Maroc -, on peut difficilement soupçonner le Fonds monétaire internationale (FMI) de complaisance envers ses membres, lui qui a plutôt tendance à  noircir le tableau. Et que dit le FMI justement sur ce point ? Selon un classement qu’il a réalisé en 2006 du PIB par habitant, en parité de pouvoir d’achat (PPA), le Maroc se situe à  la 107e place (sur 179 pays) avec 4 956 dollars par habitant en 2004.

Cependant, si ces grandeurs économiques offrent une photographie plus ou moins proche de la réalité, elles ignorent superbement l’individu pris isolément. Car, en effet, qu’est-ce que le PIB par habitant sinon le résultat d’une simple opération – mécanique – qui consiste à  diviser la richesse nationale (ou le PIB) par la population totale du pays ! Ainsi, si cette opération donne à  chacun, en théorie, 1 551 dirhams par mois (avec un PIB par tête de 18 613 dirhams par an), on sait que dans la réalité le rapport entre les revenus est de 1 à  30 dans la Fonction publique et sans doute davantage dans le privé ; sans parler de ceux qui sont au chômage, ou exercent des activités saisonnières comme dans le monde rural, etc. Du coup, se pose le problème de la répartition de la richesse produite. Sans doute, est-ce là  le cÅ“ur du problème. Car, lorsqu’on laisse de côté les agrégats macroéconomiques pour s’intéresser aux situations particulières de chacun, on est bien obligé d’admettre que l’image s’inverse presque complètement. Ainsi en est-il, par exemple, des salaires dans le privé, du moins ceux déclarés à  la CNSS. En effet, la tranche de salaires moyens compris entre 2 000 et 3 000 dirhams représente 28,6 %, tandis que la tranche 5 000-6 000 dirhams représente seulement 2,5 %. Mieux (ou pire !) les salaires se situant entre 500 dirhams et 2 000 dirhams représentent 47,3 % de l’ensemble et ceux entre 500 dirhams et 6 000 dirhams 90,2 % de l’ensemble.

Mais d’un autre côté, ces indications, aussi détaillées qu’elles apparaissent de prime abord, ne reflètent qu’imparfaitement la réalité. Car, les économistes le savent, le niveau de vie ne se limite pas à  la seule composante monétaire. D’autres éléments concourent au bien-être sans qu’ils soient monétaires donc immédiatement mesurables : l’accès gratuit aux services publics comme l’éducation et la santé, les transferts sociaux comme les subventions des produits de base, et même le fait de vivre dans un environnement sain, etc.

Tout cela pour dire que la notion de pouvoir d’achat n’est pas univoque, elle s’apprécie tout à  la fois à  partir d’éléments objectifs et subjectifs, elle fait rarement consensus. Selon que l’on retienne tel critère ou tel autre, que l’on raisonne macro ou micro, la situation peut varier sensiblement. Exemple tout simple : qui se rappelle que le réaménagement des taux de l’IGR introduit dans la Lloi de finances de 2007 a permis de redonner du pouvoir d’achat par un renoncement de l’Etat à  une recette annuelle de 2 milliards de dirhams ? Ne parlons pas de la baisse des tarifs des communications téléphoniques ou encore du soutien à  la farine, au sucre et même aux carburants ! En conclusion donc, si hausse des prix il y a eu, relèvement de salaires il y a eu également et les explications de la grogne peuvent être diverses, comme celle de la conjonction de plusieurs hausses sur une courte période, le déclencheur psychologique lié à  la hausse du prix du pain, la traditionnelle inflation des prix du Ramadan, les nouveaux modes de consommation des ménages (téléphonie, loisirs, scolarité privée, équipement), et aussi et surtout la manière dont l’Etat a géré le problème (voir page 10) .