L’industrie du jus d’orange à  nouveau menacée par l’insuffisance des approvisionnements

Le Maroc produit plus de clémentines que d’oranges et le marché de bouche absorbe l’essentiel des écarts
de triage.
Des professionnels envisagent d’importer du concentré et travaillent à  l’intégration verticale en investissant dans des vergers.
L’Etat veut mettre en place un système de régulation du marché des agrumes.

Serait-ce le même scénario qui a abouti à la liquidation de la Fruitière marocaine de transformation (Frumat), en 2004, qui est en train d’être réécrit ? Faute de matières premières en quantité suffisante, l’industrie du jus d’orange est à nouveau dans une situation délicate. Les usines travaillent à 20% de leurs capacités de production (voir encadré) et les opérateurs craignent même pour l’avenir du secteur dominé aujourd’hui par les quatre opérateurs que sont Citruma (Marrakech), Copag (Nectary, Monjus) et Moroccan food processing (Boustane et Agadir) et Coca Cola Corp (Miami). «Une industrie ne peut pas être viable si son activité est irrégulière. Il faut réagir quand il est encore temps, d’autant plus que le Maroc a besoin de ce secteur», plaide un industriel de la place.
Sur une production nationale d’agrumes de 1 100 000 tonnes en moyenne, l’orange ne représente plus que 40% contre environ 60% pour les petits agrumes, constitués essentiellement de la clémentine, alors qu’il y a deux ans, le volume des deux familles de produits était quasiment égal. En d’autres termes, la tendance est à la baisse pour l’orange.
Cette évolution est due à un choix stratégique des agriculteurs qui ont opté, durant ces dernières années, pour le développement de la culture de petits agrumes car le rendement à l’hectare est plus important : il est de 50 t/ha contre 19 t/ha pour l’orange. Ce qui justifie pleinement la marginalisation de celle-ci, selon l’Association marocaine des producteurs exportateurs de fruits et légumes (Apefel).
Cependant, ce n’est pas là l’unique contrainte à laquelle font face les industriels du jus d’orange. Ils dénoncent unanimement l’augmentation du prix qui va en s’aggravant d’année en année. Aujourd’hui, le kilo d’orange est acheté entre 1,50 et 1,60 DH chez le producteur contre 0,70 ou 0,80 DH, il y a quelques années. «Avec un tel niveau des prix, on ne peut assurer l’approvisionnement nécessaire et régulier de nos unités», fait remarquer un fabricant de jus qui annonce que «des entreprises prévoient, pour la campagne 2009-2010 qui commence en janvier prochain, d’importer du concentré d’orange pour fabriquer le produit fini». Une situation que déplorent les professionnels dans la mesure où «certaines unités marocaines produisent du concentré de jus et peuvent même développer ce créneau qui présente de grandes opportunités d’exportation», souligne un industriel.

Les intermédiaires, grands bénéficiaires du marché de bouche
Le malaise des fabricants de jus d’orange est, en troisième lieu, provoqué par la concurrence du marché de la consommation locale ou ce que l’on appelle communément dans le milieu «le marché de bouche». Celui-ci absorbe de plus en plus les écarts de triage, c’est-à-dire les fruits qui ne peuvent être exportés en raison de l’insuffisance de la qualité (calibre trop petit, mûrissement insuffisant ou exagéré…), alors que ces fruits étaient traditionnellement réservés à l’industrie du jus.
L’explication réside, là encore, dans une question de prix. Les écarts de triage sont vendus comptant à un prix généralement supérieur à celui qui est proposé par les transformateurs. Pourtant, les industriels avancent que les exploitants ne bénéficient pas pleinement de la situation car l’essentiel du gain sur le marché de bouche revient aux intermédiaires. «L’agriculteur vend le kilo d’orange à 1,50 DH alors que le consommateur final le paie à 4 DH. La différence va dans la proche des intermédiaires et autres spéculateurs», expliquent les producteurs de jus qui se disent lésés par la désorganisation du marché. Comme le producteur facture à peu près le même prix aux industriels et aux commerçants, on présume que son choix est déterminé par le fait de pouvoir encaisser le produit de la vente sans délai.
Dans tous les cas, les pouvoirs publics ont bien mesuré l’importance grandissante du marché de bouche et ont décidé de concevoir un système de régulation dans lequel l’industrie sera un acteur incontournable. Le projet est encore au stade de la réflexion au niveau du ministère chargé des affaires économiques et générales, mais on s’attend à une structuration du marché à trois niveaux. Ainsi, à l’image de ce qui se passe dans d’autres pays, notamment européens, la production nationale d’agrumes devrait être répartie en trois catégories : l’exportation, la transformation et la consommation locale. Ce qui devrait permettre d’assurer un approvisionnement régulier de l’industrie.
En attendant cette réorganisation, certains industriels développent leurs propres vergers. «Cela permet la maîtrise de l’approvisionnement et donc de dimensionner la capacité de production par rapport à la production des plantations», explique le patron d’une coopérative productrice de jus d’agrumes. A côté de ce choix stratégique, le secteur joue la carte de la diversification en proposant  des jus exotiques. Le hic est que sur cette niche, l’industrie locale est concurrencée par les importations qui représentent actuellement 20 à 25% du marché des jus.