L’importation frauduleuse de génisses via l’Algérie bat son plein

Selon les estimations, 500 têtes entrent illégalement dans le pays chaque mois

Pour des éleveurs, la sévérité du cahier des charges relatif aux importations légales encourage la fraude.

Les premières génisses importées d’Europe sont enfin arrivées, il y a quelques jours, après quatre années d’interdiction due à la maladie de la vache folle. Durant toute cette période, les besoins étant importants. Du coup, un réseau d’importation frauduleuse de bovins européens via l’Algérie a largement eu le temps de se mettre en place. Le nombre de têtes qui entrent illégalement sur le territoire est difficile à évaluer. Cependant, selon des éleveurs, il se situe entre 900 et 1000 têtes dont 90 % de génisses, par mois, contre 100 à 120 têtes en 2003. D’autres sources, plus mesurées, parlent, quant à elles, de 500 génisses qui entrent illégalement chaque mois. Les animaux sont importés en toute légalité de France en Algérie et réintroduits au Maroc par Berkane. Achetées dans cette ville entre 12 000 et 14 000 DH l’une, les bêtes sont revendues entre 16 000 à 17 000 DH dans la région de Casablanca et leur prix peut atteindre 18 000 à 20 000 DH selon le stade de gestation. Pour des professionnels, ce trafic ne peut être ignoré par l’Administration.
Plus grave, les éleveurs estiment que la levée de l’interdiction d’importer ne va pas rétablir la situation. Cette crainte tient au fait que le cahier des charges, appelé «Code de procédure d’importation de reproducteurs bovins de races pures», est très sévère.
Au ministère, on explique que ces précautions permettent de mettre les génisses à la disposition des vrais éleveurs, ceux qui présentent un minimum de conditions sanitaires et techniques. Evidemment, on espère que cette catégorie va tirer profit des nouvelles conditions pour constituer un beau troupeau, d’autant plus que les prix sont jugés très intéressants. Par exemple, une génisse pleine élevée sur place est vendue entre 25 000 à 30 000 DH, alors que le prix est de 12 000 DH en Europe et ne dépasse pas 15 000 DH «rendu» au Maroc, compte tenu d’une subvention à l’exportation de 400 euros
(4 400 DH).

Qui sont les exploitants ? Pas de registre officiel
Sur ces aspects, le Dr Abderrahim Asri, président de l’ANPV (Association nationale des sociétés pharmaceutiques vétérinaires), est sur la même longueur d’onde que le ministère. Il considère que l’importation permet d’avoir un accès immédiat à des animaux à haut potentiel productif et que la procédure d’agrément est un excellent outil de mise à niveau de l’élevage marocain.
En réalité, la préoccupation partagée par tous les intervenants est de ramener le risque lié à la maladie de la vache folle à zéro et d’éradiquer les maladies contagieuses.
Les détracteurs du cahier des charges ne désarment cependant pas. Ils reprochent aux autorités de ne pas prendre en considération certaines réalités. Outre la perméabilité des frontières, prouvée par les importations frauduleuses, ils mettent en exergue les structures de l’élevage marocain. En effet, estime-t-on du côté de l’ANEB (Association nationale des éleveurs de bovins), les exploitations ne sont pas identifiées. Du coup, l’on ne sait pas si l’animal importé restera chez le même exploitant durant les quatre années, le délai minimum imposé par le cahier des charges. Cette disposition pourrait gêner un éleveur qui, pour des raisons diverses (productivité, difficultés financières, etc.), est obligé de se débarrasser de sa bête.
De plus, il est souligné qu’un bovin importé ne peut être abattu que dans un abattoir agréé, alors qu’il n’en existe qu’un seul et il est situé à Casablanca. Cela entraîne, logiquement, des surcoûts pour les éleveurs des autres régions. A cet égard, l’ANEB a demandé qu’une dizaine d’abattoirs, au moins, soit agréée dans les différentes régions du Maroc.
A coté de cela, de nombreuses pratiques et fraudes risquent de fausser la donne. Par exemple, en cas d’abattage, on peut substituer une vache à une autre (trucage de numérotation, limite et sérieux des contrôles).

Un élevage à deux vitesses risque de se développer
Autre cas, la tentation de la revente : l’éleveur d’animaux importés peut liquider ses bêtes si les prix sont intéressants, d’autant plus que les besoins de trésorerie des agriculteurs sont élevés (remboursement de crédits, besoins de financement pour d’autres opérations…). Il ne risque, dans ce cas, qu’un retrait de l’agrément.
En définitive, le danger est de voir émerger un élevage à deux vitesses : ceux qui respectent les normes et les autres. Les premiers vont bien sûr en pâtir puisque leurs efforts ne seront pas visibles sur le marché. Par ailleurs, dans le cas de la production laitière, la succession des intermédiaires ne permet pas de remonter jusqu’au producteur initial.
Parmi les nombreuses propositions faites par différents opérateurs de la filière, figure l’instauration d’un système d’identification de tous les élevages marocains, système sans lequel toutes les mesures de protection risqueraient de perdre en efficacité. Dans cette optique, le Dr Asri suggère d’imposer une «patente sanitaire», comme partout dans le monde, pour tous les producteurs de lait et de viande. Ce serait une sorte de protection pour l’éleveur et le consommateur.
En attendant, nombreux sont les éleveurs qui préfèrent s’approvisionner sur le marché parallèle plutôt que de s’engager sur le circuit formel, certes transparent, mais jugé très contraignant .