Libre-échange Maroc-USA : deux ans et toujours rien !

Les exportations marocaines sur le marché américain ont augmenté à  peine de
17% entre 2006 et 2007.
A l’exception de rares success stories, les entreprises sont encore très frileuses.
70 millions de dollars n’ont pas suffi pour encourager les entreprises à  aller
prospecter le marché américain.

Voilà  plus de deux ans que l’accord de libre-échange entre le Maroc et les Etats-Unis est entré en vigueur. Un accord dont les négociations, deux années durant, avaient suscité un débat passionné. D’un côté, le camp des alarmistes qui mettaient en garde contre une déferlante des produits made in USA en cas d’ouverture des frontières tous azimuts, ce qui mettrait à  mal notre économie. De l’autre, des défenseurs de l’ouverture pour lesquels l’ouverture du marché américain serait forcément une aubaine pour les entreprises marocaines. Au final, et deux ans après l’entrée en vigueur de l’accord, les chiffres concernant l’évolution des échanges entre le Maroc et les Etats-Unis n’ont donné raison ni aux uns ni aux autres : il n’y a eu ni déferlante américaine ni percée marocaine.
D’ailleurs, lors de la première session du comité mixte chargé de la supervision de la mise en Å“uvre de l’accord, les ministres en charge du commerce extérieur, de part et d’autre, avaient reconnu explicitement que «les échanges, malgré la hausse enregistrée, ne reflètent pas encore les potentialités réelles offertes par l’accord».

Mais ce sont surtout les chiffres fournis par le département américain chargé des statistiques des échanges qui viennent démontrer que l’accord est loin d’avoir produit des effets.
Certes, sur un plan global, le volume des échanges commerciaux entre les deux pays a atteint, en 2007, près de 1,95 milliard de dollars contre 1,4 milliard en 2006, soit une évolution respectable de +40%, sachant que ce même volume n’était que de 970 millions de dollars en 2005.
Sauf que ces chiffres cachent en fait des disparités énormes selon qu’on se place du côté américain ou marocain. Ainsi, les exportations marocaines vers le marché américain ont à  peine augmenté de 17% entre 2006 et 2007, passant de 521 à  610 millions de dollars. Elles étaient de 446 millions en 2005. Rien de fracassant, donc. On notera, au passage, que le chiffre de 610 millions de dollars, fourni par l’administration américaine, fait lui-même l’objet d’un désaccord. L’Office des changes, lui, estime selon ces propres calculs que les exportations marocaines en 2007 avoisinent les 300 millions de dollars.

Phosphates et vêtements, toujours les mêmes produits !
Nous mettrons délibérément ce débat de côté et nous nous fierons, simplement pour la cohérence du raisonnement et non pour leur plus grande fiabilité, aux chiffres américains. Ces mêmes chiffres indiquent que, dans l’autre sens, l’accord semble avoir commencé à  produire plus d’effet. Ainsi, le Maroc a importé en 2007 des Etats-Unis l’équivalent de 1,34 milliard de dollars contre 878 millions en 2006, soit une hausse de… 53% et de 155% par rapport à  2005, c’est-à -dire avant l’entrée en vigueur de l’accord.

A ce niveau, déjà , un premier constat s’impose : les Américains ont manifestement su mieux tirer profit de l’accord que les Marocains. Cela dit, le constat peut être atténué dans le sens o๠le volume des importations en provenance des Etats-Unis a été plus tiré par un effet de conjoncture, notamment la flambée des cours mondiaux des matières premières, que par un réel activisme des opérateurs eux-mêmes. La preuve en est faite par l’examen détaillé des dix produits constituant l’essentiel du volume. Ainsi, les céréales se classent au premier rang, avec 410 millions de dollars contre 163 millions en 2006, soit pratiquement 2,5 fois. Les importations en combustibles minéraux ont atteint 149 millions de dollars contre 34 millions, celles des graisses et des huiles 63 millions de dollars contre 22 millions en 2006. En revanche, pour d’autres produits, l’évolution des importations marocaines est moins spectaculaire : +26% pour les machines, +19% pour le plastique. On notera même des baisses pour certains produits comme les avions et la machinerie électrique.

Mais cela ne change rien au fait que les opérateurs marocains, pour leur part, n’ont pas été au rendez-vous. Il suffit d’examiner les chiffres pour s’en rendre compte. La structure de nos exportations est toujours la même en quantité, et surtout en qualité : des produits souvent, pour ne pas dire toujours, sans grande valeur ajoutée. Des phosphates, des métaux bruts, de l’habillement. On notera une petite exception : les exportations en engrais en 2007 ont été de 26 millions de dollars contre à  peine 10 000 dollars en 2006.
Pourtant, on ne peut pas dire que des efforts n’ont pas été faits pour encourager les industriels marocains à  aller à  la conquête du marché américain. Ainsi, au lendemain de la signature de l’accord de libre-échange, et même avant pour certains, une multitude de programmes d’assistance technique ont été mis en place pour accompagner les chefs d’entreprises marocains. Parmi eux, beaucoup ont été initiés par l’Agence américaine pour le développement international avec, à  la clé, une enveloppe financière de plus de 70 millions de dollars. On citera, entre autres, le Morocco Fast Track Trade (MFTT) avec 3,5 millions de dollars, le New Business Opportunity (NBO) avec 9 millions de dollars, le programme mené par Chemonics dans l’Oriental pour développer les cultures de fruits rouges très demandés aux USA avec 14 millions de dollars, ou encore le programme d’amélioration du climat des affaires avec 15 millions de dollars. Mais, apparemment, rien n’y a fait.

10 000 dollars d’huile d’argan et d’huile d’olive et 20 000 dollars de couscous
Prenons l’exemple simple des industries textiles. Celles-ci ont la latitude d’exporter aux Etats-Unis, avec des droits de douane de 0%, un contingent de 30 millions de mètres linéaires par an, et ce dès la première année de l’accord – une faveur concédée par la partie américaine. Or, à  ce jour, et malgré les divers appels d’offres lancés par le ministère de l’industrie et du commerce, les industriels ne se sont pas bousculés au portillon. C’est à  peine si le Maroc a épuisé, difficilement, 6 millions de mètres par an en 2006 et 2007.

A côté de l’assistance technique, des voyages ont par ailleurs été organisés aux Etats-Unis pour le compte des chefs d’entreprises marocains en vue de leur permettre de rencontrer leurs homologues américains ou encore de prendre part à  des salons de renommée mondiale comme le Magic Show (textile), le Fancy Food Show (agroalimentaire), le leather show (cuir), etc.
On ne peut pas dire que le résultat de toutes ces actions se soit montré probant. Cela dit, certaines entreprises marocaines ont pu initier quelques premières incursions aux Etats-Unis, timides certes, mais qui ont le mérite d’exister. Dans le secteur textile, on citera notamment les sociétés Benitex qui a exporté des sous-vêtements thermiques pour enfants, Aryans qui a placé ses jeans, le Petit Poussin qui a vendu des vêtements pour bébés et enfants et, enfin, Somitex qui a réussi à  vendre des vêtements de communion pour enfants.
Dans le secteur agroalimentaire, on relève également quelques petites success stories. Whole Foods et Star Olive ont respectivement pu exporter de l’huile d’argan et de l’huile d’olive, chacune pour de petites cargaisons de 10 000 dollars. Dari Couspate a pu placer du couscous pour 20 000 dollars.
La société Zid Zid Kids, spécialisée dans la vente d’articles d’artisanat, a pu, pour sa part, décrocher des commandes de 15 000 dollars. Et, enfin, la palme d’or de 2007 revient à  la société Manar Marbre qui a pu exporter pour l’équivalent de 100 000 dollars de marbre fossilisé.

Bien entendu, il s’agit là  d’entreprises qui, à  la suite de l’entrée en vigueur de l’accord de libre-échange, en étaient à  leur première tentative sur le marché américain. Il est évident que d’autres entreprises marocaines commercent depuis longtemps avec les Etats-Unis, accord de libre-échange ou pas. Or, l’effet de l’accord se mesure justement et surtout par le nombre de nouvelles entreprises qui tentent l’aventure américaine. Et l’on ne peut pas dire qu’elles soient nombreuses.

Un léger mieux pour les investissements américains au Maroc
Cela dit, l’accord de libre-échange, et c’est là  une note optimiste, a commencé à  produire ses premiers effets non pas dans le commerce des biens et services mais sur un tout autre plan. Ainsi, Jorf Lasfar Energy Company (JLEC), qui a importé des pièces détachées d’une valeur d’un million de dollars, a pu bénéficier d’un gain important en droits de douane. L’accord a également constitué un fait déclencheur d’importants investissements américains au Maroc : Colony Capital dans la station balnéaire de Taghazout (1,1 milliard de dollars) ; International Paper a investi 120 millions de dollars dans sa nouvelle acquisition, la CMCP ; le spécialiste de l’aéronautique Minco a misé 15 millions de dollars ; le textilien Fruit Of the Loom 162 millions de dollars dans sa nouvelle unité de Bouknadel…
La question qui reste posée est de savoir pourquoi ce désintérêt des opérateurs marocains pour le marché américain. Les raisons sont nombreuses. Il est certain que le marché américain n’est pas facile. Comme l’explique (voir encadré page précédente) Rabia El Alama, directrice des programmes à  la Chambre de commerce américaine au Maroc (Amcham), «le désintérêt peut s’expliquer par la taille du marché, l’éloignement qui renchérit le coût du fret, la langue, la mentalité des affaires, les normes et standards sans oublier la concurrence rude que livrent les produits d’autres pays.» Pour autant, le marché américain est loin d’être un marché inaccessible. La preuve, «certaines entreprises ont pu placer leurs produits et d’autres pays qui n’ont pas d’accord de libre-échange avec les Américains exportent beaucoup plus que le Maroc», explique El Aà¯d Mahssoussi, directeur des études et de la coopération internationale dans l’administration des douanes.

En définitive, un accord de libre-échange n’est pas une fin en soi, il s’agit d’un simple document qui apporte un cadre incitatif. Il restera sans effets si les opérateurs ne saisissent pas les opportunités. Mme El Alama, tout en reconnaissant que l’accord présente certes des lacunes, estime qu’il n’est qu’un outil, un document qui «ne fera pas tout le travail de lobbying, de promotion, de développement du label…». Pour elle, il est certain que «le marché américain présente des opportunités pour des produits marocains de niches mais les entreprises sont frileuses». Une situation que M. Mahssoussi résume par une boutade empruntée au rugby : «Aucun accord, aussi favorable soit-il dans son contenu, ne constitue un avantage en soi, il faut transformer l’essai». La balle est donc dans le camp des entreprises marocaines.