Libre-échange avec les USA et la Turquie, un premier bilan mitigé

Des marchés conclus dans le textile et l’automobile.
Le cuir et les composants électriques et électroniques toujours
en phase d’observation.
La vitesse de croisière n’est pas encore atteinte.

Pratiquement un an après leur entrée en vigueur, quel bilan peut-on dresser concernant les accords de libre-échange conclus avec les Etats-Unis et la Turquie ? Ces deux grands marchés ont-ils mobilisé les exportateurs marocains ?

Les premières investigations le démontrent : le bilan est globalement mitigé. Les opérateurs marocains ne se bousculent pas encore pour aller dénicher des opportunités sur place. Rappelons qu’à la signature de ces deux accords, quelques secteurs dont le textile, le cuir, l’automobile et les produits de la mer avaient été présentés comme les mieux positionnés. Le temps d’adaptation semble donc plus long que prévu.

Pour le textile, Mohamed Tamer, membre du bureau de l’Amith, estime que, pour les Etats-Unis, le bilan est nettement positif dans la mesure où «la signature de l’accord a permis la mobilisation du secteur pour un marché auquel nous ne nous sommes pas intéressés auparavant». L’Amith a depuis pris part à toutes les éditions du Magic Show, le salon du textile de Las Vegas. Les statistiques arrêtées à mi-juillet confirment ce sursaut. Ils montrent, selon M. Tamer, une progression de 30 % des exportations sur les Etats-Unis.

Des marchés conclus pour les composants automobiles
Quant au marché turc, il présente particulièrement l’avantage de permettre aux industriels marocains de bénéficier du cumul diagonal des règles d’origine. Les gains en compétitivité sont estimés par l’Amith à 13 %. «Cet accord a bénéficié à tout le secteur. L’offre turque en intrants présente un excellent rapport qualité/prix». L’effet de cet accord ne s’arrête pas là puisque «des sociétés turques vont jusqu’à délocaliser des commandes chez des confectionneurs locaux et d’autres préparent l’ouverture de bureaux de liaison sur place», affirment les gens de l’Amith.

Contrairement au textile, les industriels du cuir ne semblent pas encore se bousculer pour le marché américain. «Cette destination n’a pas encore été exploitée de notre part en raison de l’accompagnement du programme NBO (voir page 16) qui n’est pas encore tout à fait opérationnel», souligne Abdessalam Alaoui, président de la Fedic (Fédération des industries du cuir). Les entreprises du secteur semblent toutefois bien outillées pour s’attaquer à cette destination. «Nous travaillons encore en sous-traitance sur ce marché pour des donneurs d’ordre européens et, de ce fait, il est logique que nous arrivions à y écouler nos produits». Selon M. Alaoui, le secteur dispose d’un double avantage par rapport aux Européens. En premier lieu, il y a la monnaie de facturation. Contrairement aux Européens, handicapés par le cours de l’euro, les nationaux facturent en dollars. Ensuite, les prix de revient marocains sont jusqu’à 30 % moins chers. Le marché turc, quant à lui, soulignent les professionnels, offre l’opportunité d’approvisionnements à bas coût en amont pour le secteur mais ne semble pas encore mobiliser les entreprises du secteur. «Les deux accords sont entrés en vigueur à la même date et les industriels se sont plus concentrés sur le marché américain», justifie-t-on.

4 900 tonnes de sardine congelée exportées
Pour l’automobile, les industriels travaillent aujourd’hui avec le ministère de l’industrie pour arrêter une stratégie de pénétration du marché américain qui présente un attrait, notamment pour les accessoires comme les composants en plastique (garnitures de portières, tableaux de bord…), coiffes de sièges et boîtes de vitesses, grilles tissées, vitres et radiateurs. La présence d’un parc automobile de près de 200 millions de véhicules, constitué à hauteur de 10 % de voitures européennes, offre des possibilités de pénétration. Certains opérateurs ont réussi à y dénicher des opportunités. C’est le cas de NRS pour les radiateurs et d’Induver qui y exporte du verre pour engins de chantier via des intermédiaires européens.

L’intérêt du marché américain est aussi de profiter des partenariats qui pourraient être conclus avec les PME américaines souhaitant se connecter au marché européen. Le cas de Poly Design installé dans la zone franche de Tanger en est un exemple prometteur. D’ailleurs, c’est là un des grands enjeux de l’accord : faire du Maroc une plate-forme d’accueil d’investissements aussi bien européens qu’américains en quête d’avantages tarifaires sur les marchés de destination.

Pour le marché turc, les équipementiers marocains semblent plutôt subir les effets de l’accord qui profite aux industriels de ce pays, même si certains d’entre eux, à l’instar de Plastex et Siprof (garnitures de freins) et de Détroit Industries (papier abrasif), arrivent à écouler leurs produits en Turquie.

Quant aux produits de la mer, les indicateurs montrent une légère augmentation des exportations vers les Etats-Unis, essentiellement pour le maquereau et le thon avec 265 MDH à fin septembre 2006 contre 215 un an auparavant, et la sardine en conserve qui, à la même date, a gagné 4 millions de DH (59 MDH). Rappelons-le, les produits de la mer, à l’exception des sardines complètes, ont obtenu l’exonération des droits de douane à l’entrée du marché américain. Une situation peu intéressante pour les opérateurs locaux lorsqu’on sait que plus de 98 % de la production marocaine de conserve est constitué de sardine avec peaux et arêtes. Le maintien de la taxation a pour seul objectif la protection de quelques unités américaines. Quant aux Turcs, ils ne semblent pas intéressés par la sardine en conserve mais le sont davantage par la sardine congelée dont ils ont acheté 4 900 tonnes à fin septembre dernier.

L’autre secteur qui ne tire pas encore pleinement profit du marché américain est celui des composants électriques. «Le Maroc est plus aligné sur les normes européennes, ce qui demande un effort d’adaptation pour les opérateurs, mais le potentiel de ce marché est avéré», explique Salahddine Kadmiri, nouveau président de la Fenelec. Dans tous les cas, les deux accords en sont à leur première année d’application. Le régime de croisière n’est pas encore totalement atteint.

Critique
Six accords de libre-échange pour rien ? Les appréciations du CNCE

Sept ans après l’entrée en vigueur du premier accord de libre-échange (ALE) signé par le Maroc dans le cadre de la Grande zone de libre-échange arabe (GZLEA) en 1999, quel bilan peut-on dresser des six autres ALE conclus depuis ? Premier et principal élément de jugement, la balance commerciale des échanges avec chaque partenaire signataire. Son analyse laisse perplexe. En termes de flux commerciaux, le bilan est largement négatif. Et, dans la quasi-totalité des cas, la balance commerciale est déficitaire, à l’exception de la Jordanie (+ 98 millions de DH). Ainsi, les échanges dans le cadre de la GZLEA marquent une aggravation du déficit. De 11,45 milliards de DH en 2001, ils passent à 16,77 milliards en 2005. Pareil pour l’Union européenne ou l’Association européenne de libre-échange (AELE : Islande, Liechtenstein, Norvège et Suisse). Les déficits sont constants et s’élèvent à fin 2005 à 7,5 milliards pour l’UE et 1,17 pour l’AELE. Les autres accords ne dérogent pas à ce constat, de loin négatif. Ainsi, la Tunisie, l’Egypte et les Emirats Arabes Unies semblent davantage profiter de ces accords et le solde de leurs balances commerciales avec le Maroc est en constante amélioration, au grand dam des industriels locaux. Une question légitime se pose. Pourquoi le Maroc n’arrive-t-il pas, plusieurs années après l’entrée en vigueur de ces accords, à équilibrer ses relations ? S’il est admis que, pour l’UE, l’accord ne faisait qu’accorder aux pays de l’Union une réciprocité des avantages dont bénéficiait le Maroc sur ce marché, pour les pays arabes, plusieurs éléments peuvent expliquer cette situation. Une étude du CNCE (Centre national du commerce extérieur) note sans détour que «ces accords sont conclus ou négociés, dans certains cas, dans des conditions de fortes divergences des systèmes économiques et fiscaux, ce qui risque de rendre la construction de zones de libre-échange à l’avantage presque exclusif d’un seul partenaire. C’est le cas, à titre d’exemple, des divergences qui caractérisent les structures économiques marocaines et celles des pays du Golfe». Dans son dernier rapport des échanges extérieurs, le Conseil national du commerce extérieur note explicitement que, s’agissant de la GZLEA, «les pratiques non-tarifaires et les multiples difficultés liées à l’application des dispositions de cet accord semblent réduire tout le bénéfice des exonérations prévues dans le cadre desdits accords, dont, notamment, le démantèlement tarifaire sur les produits industriels, supposé être achevé à partir du mois de décembre 2005». A.M.