Les textiliens demandent des aides d’urgence

La demande européenne s’affaiblit et les premiers mois de 2009 s’annoncent mal.
Financement de la trésorerie, assouplissement du régime des AT… Les opérateurs demandent au gouvernement de réagir au plus vite.
Une étude commanditée par l’Amith démontre les lacunes : au Maroc, la main-d’Å“uvre est plus chère et on travaille moins.

Les industriels du textile tirent la sonnette d’alarme. Le secteur est rattrapé par la baisse de la consommation dans les pays européens. D’après leurs chiffres, les exportations ont fléchi de 7,5 % sur les dix premiers mois de 2008. Et ils prévoient un recul de 10 % sur l’ensemble de l’année. Outre la baisse des exportations, l’Association marocaine des industries textile et de l’habillement (Amith) relève également la baisse de la visibilité sur les commandes qui est actuellement de six semaines contre huit habituellement et ce, suite au tassement de la demande enregistré au cours du dernier trimestre au niveau des marchés européens, particulièrement en Espagne.
Deux grands groupes espagnols clients du Maroc, Inditex (Zara, Massimo Dutti…) et Mango en l’occurrence, ont enregistré une baisse de 20 % de leurs ventes. Le recul des ventes de produits textiles touche également les autres pays européens dont les importations sont en baisse de 0,7 % en valeur. Et c’est en France et en Espagne, les deux clients traditionnels du Maroc, que la baisse est la plus importante : 2,5 % et 2,8 %. Selon le président de l’Amith, Mohamed Tamer, les perspectives économiques sont incertaines et aucun redressement n’est attendu durant les cinq premiers mois de 2009. Plus pessimiste, un autre membre du bureau de l’Amith, Karim Tazi, directeur général de Marwa, pense, lui, que les difficultés persisteront durant toute l’année.
Cette morosité a été ressentie inégalement dans les autres pays d’approvisionnement du pourtour méditerranéen, notamment en Turquie où la baisse est de 9,7 % sur le troisième trimestre de 2008 par rapport à la même période de l’année précédente. En revanche, dans d’autres pays comme l’Egypte ou encore la Tunisie, les données d’Eurostat laissent apparaître un redressement des exportations qui est respectivement de 7,1% et 0,4 %.

Les industriels réclament la flexibilité du travail
Pour remédier à la situation, les industriels réclament des mesures «comme cela a été le cas dans plusieurs pays concurrents tels que la Tunisie, l’Inde ou encore la Chine», souligne Mohamed Alaoui, membre de l’Amith Rabat.
Plusieurs réunions ont été tenues avec le gouvernement, notamment le ministère du commerce et de l’industrie. Concrètement, le secteur veut préserver les atouts du Maroc ainsi que sa compétitivité. Une compétitivité qui n’est plus basée, et ce depuis 2003, date de l’élaboration de l’étude stratégique du secteur, sur le coût de la main-d’œuvre. Aujourd’hui, explique M. Tazi, l’idée est d’«avoir une industrie créative et réactive». Ce qui sous-entend que les atouts du textile marocain sont aujourd’hui son savoir-faire et sa proximité. D’ailleurs, une étude, commanditée par l’Amith et récemment réalisée par le cabinet d’étude Werner International, conforte le point de vue des industriels. Il en ressort que, par rapport à ses concurrents directs, le Maroc est manifestement un pays à la main-d’œuvre chère et où le volume horaire effectif de travail par employé est inférieur à celui de ses concurrents.
Selon cette étude comparative, le coût horaire de la main-d’oeuvre est de 3,07 dollars au Maroc contre 2,28 dollars en Tunisie et 1,1 dollars en Egypte. L’écart est encore plus important par rapport à d’autres concurrents lointains notamment l’Inde, la Chine, le Bengladesh ou encore le Vietnam où le coût horaire varie entre 0,30 et 0,71 dollar. «Aujourd’hui, nous ne tenons plus compte de la compétitivité de la main-d’œuvre dont la cherté est malheureusement une réalité économique. C’est un choix politique contre lequel les opérateurs ne peuvent rien ! », estime Driss Snoussi, patron du groupe Legler. Un choix politique qui, estiment plusieurs opérateurs, a fait que les charges patronales et salariales sont de 20 % plus élevées que chez les concurrents. Par ailleurs, c’est la même volonté politique qui a relégué, avancent les opérateurs, la compétitivité monétaire au second rang au profit de la préservation de l’équilibre macro-économique. «En d’autres termes, le secteur souhaite toujours un dirham moins fort, surtout que la conjoncture s’y prête», selon Mohamed Alaoui.
Et c’est cette même volonté politique qui explique aussi, comme cela ressort de l’étude de Werner International, que dans l’industrie textile l’ouvrier marocain travaille moins que l’ouvrier des autres pays concurrents. C’est en effet en 2004 que le gouvernement a décidé de ramener le temps de travail hebdomadaire de 48 heures à 44. Ce qui place le Maroc loin derrière des pays comme la Tunisie, l’Egypte ou encore la Turquie avec une moyenne annuelle de 1 960 heures de travail contre 2 200 pour les trois concurrents précités. Une donne que l’Amith, qui revendique la flexibilité du temps de travail, voudrait bien voir changer. «Si ce dispositif est instauré nous pourrons préserver un atout important de notre industrie, à savoir la réactivité. Durant les mois qui viennent nous assisterons à des pics et des creux qui exigeront des réaménagements de temps du travail et, en l’absence de cette flexibilité, les entreprises auront de sérieux soucis de gestion de leurs délais et par conséquent un affaiblissement de leur réactivité !», indique Mohamed Tamer, président de l’association.
Par flexibilité, les industriels entendent un déplafonnement des heures supplémentaires qui sont aujourd’hui plafonnées à 100 heures par an et par opérateur (soit 2 heures par semaine). Une contrainte qui empêche, à en croire les industriels, les entreprises d’aménager leurs temps de travail en fonction de leurs besoins.

Le maintien de l’emploi en question
Des questions de fond sont ainsi soulevées. Mais dans une certaine mesure, elles ne concernent pas seulement l’industrie textile. Dans l’urgence, les opérateurs sollicitent donc des mesures d’accompagnement ponctuelles pour les premiers mois de 2009 pour leur permettre de maintenir le plein emploi. «Les entreprises, en raison de la baisse des exportations, seront contraintes de réduire la durée du travail et les effectifs. La réduction des effectifs entraînera une perte de compétences et présente donc un risque pour le savoir-faire du secteur. Pour éviter tout cela, le gouvernement doit accorder des ressources financières aux opérateurs», explique Mohamed Tamer. Une deuxième mesure discutée avec le ministère des finances concerne un réaménagement du régime des admissions temporaires pour faire face, indique le président de l’Amith, «à des difficultés qui peuvent survenir suite à des annulations de commandes». Il précise, qu’en cas d’annulation de commandes, il faudra que «le régime des AT puisse permettre une retransmission de la responsabilité vers les donneurs d’ordre».
Outre ces deux importantes mesures en négociation avec le gouvernement, les opérateurs discutent par ailleurs avec le ministère du commerce extérieur la mise en place d’un système de garantie de crédits clients et fournisseurs et d’un financement de la trésorerie avec les banques. Eu égard à la délicatesse de la situation, les opérateurs soulignent que ces mesures doivent être rapidement mises en place. Le conseil d’administration de l’Amith avait précisé que cela devait intervenir avant la fin décembre. Cela n’a pas été le cas. Le dead-line est repoussé jusqu’à la mi-janvier.