Les textiliens déboussolés par la fermeture des frontières aux techniciens chinois

Depuis quelques mois, les Chinois ont du mal à  obtenir un visa d’entrée au Maroc
En l’absence des techniciens ou ingénieurs chargés de les monter, beaucoup de machines importées sont laissées en souffrance
Le ministère des affaires étrangères rejette la responsabilité sur la Sûreté nationale.

Décidé à  investir au Maroc, un industriel chinois producteur de fibres en polyester a décidé de mettre son projet en stand-by. Et pour cause, il a du mal à  obtenir un visa d’entrée au Maroc. Pire, non seulement il n’a pas eu de réponse favorable, mais l’ambassade du Maroc à  Pékin a conservé son passeport durant deux mois. Ce n’est que sur intervention de Salaheddine Mezouar, actuel ministre des finances et anciennement en charge du portefeuille de l’industrie, que l’investisseur chinois a pu récupérer son passeport ! Cette histoire est racontée par son partenaire marocain qui souligne qu’un projet de l’ordre de plusieurs millions de dirhams pour la production de fils en polyester à  partir du recyclage des bouteilles en plastique (PET) est ainsi bloqué. Selon la même source, «l’entreprise chinoise vend ses produits en Europe et le Maroc peut, si le projet se réalise, devenir une plateforme d’exportation intéressante. L’étude de marché et de faisabilité est faite et le local disponible…».
Le cas de cet investisseur chinois n’est pas isolé puisque depuis quelques mois plusieurs entreprises du secteur textile n’ont pas pu démarrer leurs nouvelles lignes de production car les ingénieurs chinois devant les assister pour le montage du matériel importé de Chine n’ont pas pu venir au Maroc. Un industriel, perdant patience, s’est résigné à  faire démarrer son équipement par téléphone et avec l’aide d’un traducteur. Ce qui lui a coûté une facture de téléphone de 8 000 DH ! En revanche, d’autres grands groupes de textile prennent leur mal en patience. Mais sans grand optimisme, se désole un industriel, qui s’indigne de voir ses équipements achetés depuis plusieurs mois, en panne d’activité et, surtout, des clients démarchés perdre patience et se tourner vers d’autres fournisseurs.
Un protectionnisme déguisé, selon des industriels
Inquiets, les industriels s’interrogent sur les raisons du blocage. La représentation marocaine à  Pékin n’a pas donné suite à  nos questions adressées par internet depuis plus de dix jours. En revanche, la direction Asie du ministère des affaires étrangères a tenu à  préciser que «les visas sont délivrés par la Direction générale de la sûreté nationale (DGSN). L’ambassade ne faisant que transmettre les dossiers au ministère qui les envoie à  cette direction. Donc, le blocage ne se fait pas à  notre niveau».
Cette même direction estime que «les industriels concernés doivent saisir le ministère du commerce extérieur pour éclaircir la situation». Mais ces derniers estiment qu’ils sont victimes d’un manque flagrant de considération de la part des autorités. A preuve, ils citent des correspondances relatives à  «la facilitation de l’octroi des visas pour les ingénieurs chinois» qui ont été envoyées, depuis le mois de novembre déjà , par la Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM) et l’Association marocaine des industries textile et habillement (Amith) aux ministères concernés. Des requêtes restées sans suite, à  ce jour.
Outre l’intervention auprès du Commerce extérieur, le ministère des affaires étrangères propose que les industriels «se portent garants des ingénieurs et techniciens tant qu’ils se trouvent sur le sol marocain pour éviter tout problème». Interloqués, les concernés avouent ne pas comprendre l’utilité de cette énième complication. «Les dossiers de demande de visas étant accompagnés de tous les documents justifiant l’achat des machines de Chine notamment les accréditifs bancaires, les factures de règlement ainsi que les justificatifs de dédouanement. En délivrant tous ces documents, nous sommes réellement garants de ces ingénieurs dont le séjour ne dépasse pas en général un mois. Durée nécessaire pour démarrer les équipements et former les techniciens marocains», affirment-ils. De manière générale, et face aux craintes des autorités marocaines que des personnes de nationalité chinoise cherchent à  séjourner illégalement au Maroc, on ne peut demander à  un industriel, censé avoir une relation strictement commerciale avec son fournisseur, de se porter caution à  propos desdits techniciens. Ou alors il faudrait les mettre sous surveillance rapprochée tout au long de leur séjour ! Incongru.
Les textiliens dénoncent le silence des autorités marocaines et placent le débat sur le terrain de la compétitivité de leur secteur. «Au lieu de refuser les visas, il serait peut-être plus courageux d’interdire, tout bonnement, l’importation des biens d’équipement et des intrants de la Chine…», souligne, sarcastique, l’un d’eux qui ajoute que «dans la conjoncture actuelle, l’approvisionnement à  partir de la Chine constitue une importante opportunité pour le secteur textile car les prix d’achat sont deux à  trois fois moins chers que dans les pays européens».
Selon plusieurs professionnels, l’approvisionnement en intrants à  partir de la Chine a permis à  la filière de la maille de devenir de plus en plus compétitive par rapport à  certains concurrents. Un exemple qui, selon eux, devrait donner à  réfléchir aux autorités marocaines pour dépasser l’impasse actuelle et encourager les échanges entre le Maroc et ce pays…