Les syndicats veulent être reconnus et associés aux grandes décisions

Le mémorandum qu’ils devaient présenter au gouvernement en cette fin de semaine rappelle les engagements pris dans l’accord social du 11 avril 2011. L’allongement de l’à¢ge de départ à  la retraite doit être facultatif et l’Etat employeur est appelé à  augmenter sa quote-part.

Entre les syndicats et le gouvernement, l’hiver risque d’être chaud. Après la réunion du 29 janvier au cours de laquelle, dans une déclaration commune, elle avait pointé du doigt la responsabilité du gouvernement dans la «détérioration du pouvoir d’achat» des travailleurs et, plus généralement, dressé un état des lieux guère flatteur de la situation sociale du pays, la coalition UMT, CDT et FDT, comme elle l’avait promis, devait avoir remis au chef du gouvernement un mémorandum revendicatif à la fin de la semaine qui s’achève. Au moment où ces lignes sont écrites (mercredi 5 février), les équipes des trois centrales syndicales s’appliquaient encore à finaliser le texte. Et cependant, les responsables, contactés par La Vie éco, ont accepté d’en communiquer d’ores et déjà l’essentiel.

Pour le secrétaire général de la Fédération démocratique du travail (FDT), Abderrahmane Azzouzi, comme pour son collègue, secrétaire général adjoint de la Confédération démocratique du travail (CDT), Abdelkader Zaïr, «dans ce document, nous abordons tous les problèmes qui concernent les travailleurs». Cela va des retraites au pouvoir d’achat, en passant par les engagements «non encore respectés», pris dans l’accord du dialogue social du 11 avril 2011.
Sur le dossier des retraites, le problème est double, selon les deux responsables syndicaux : il est de forme et de fond. Sur la forme, précise M. Azzouzi, «la manière avec laquelle nous avons été invités dernièrement pour en discuter manquait d’élégance : songez que nous avons été contactés par téléphone, pratiquement à la dernière minute qui plus est. Nous ne savons même pas qui nous a appelés». Le SG de la FDT ajoute que sur la question des retraites, il existe pourtant un cadre approprié pour en parler, c’est-à-dire la commission nationale, présidée par le chef du gouvernement et comprenant les secrétaires généraux des syndicats les plus représentatifs. «Nous inviter séparément, avec la manière que je vous ai décrite en plus, c’est pour nous une façon de court-circuiter la commission nationale du suivi du dossier des retraites».

Sur le fond, ensuite, «nous avons été surpris d’apprendre qu’il avait été décidé d’allonger l’âge de départ à la retraite des fonctionnaires, sans que la commission nationale se soit réunie sur le sujet». Les responsables de la FDT et de la CDT rappellent à cet égard que pour leurs centrales respectives, la mesure de l’allongement de l’âge de départ à la retraite ne doit en aucun cas être obligatoire, mais facultative. «Ceux qui veulent travailler au-delà de 60 ans, libre à eux de le faire. Nous ne sommes pas contre». Un autre point sur le fond du dossier concerne la cotisation patronale, en l’occurrence de l’Etat. «Dans le privé, les salariés cotisent pour 1/3 et l’employeur pour 2/3. Pourquoi l’Etat employeur ne fait pas de même ?», s’interroge Abdelkader Zaïr.

Plus généralement, la CDT comme la FDT (et même d’ailleurs l’UMT) considèrent que la réforme des retraites, contrairement au discours ambiant, n’urge pas vraiment, sauf peut-être pour la CMR, et encore ! Pour les syndicalistes, ce dossier pose en fait la problématique de la faible couverture sociale des travailleurs, considérant que c’est de l’élargissement de celle-ci que viendraient les ressources qui manquent aux caisses. Dans le cas de la Caisse marocaine des retraites, cependant, cet argument semble inopérant, car il n’y a pas, sauf avis contraire, d’informel dans l’administration. Ce à quoi les syndicalistes répondent que, d’une part, l’Etat avait mis du temps avant de se décider à payer sa part ; d’autre part, c’est lui le responsable de la politique de placement des excédents et donc des faibles rendements que génèrent ces placements. «Ce dont il est responsable, ce n’est pas aux fonctionnaires d’en payer le prix». Soit dit en passant, ce point figure parmi les motifs invoqués par l’Union des syndicats des fonctionnaires, proche de l’UMT, qui annonçait le lundi 3 février l’organisation d’une marche le jeudi 6 à Rabat.

Les syndicats se disent indésirables dans le monde du travail

L’autre dossier soulevé dans le mémorandum de la «troïka» concerne le respect des libertés syndicales. «Il y a encore quelques heures, des responsables syndicaux ont été arrêtés. Les syndicats sont indésirables dans le monde du travail et ceci est inadmissible en 2014», s’insurge le secrétaire général de la FDT. Son collègue, Abdelkader Zaïr, secrétaire général adjoint de la CDT, rappelle à cet égard l’engagement pris par les pouvoirs publics dans l’accord social du 26 avril 2011 de revoir l’article 288 du code pénal (qui punit d’emprisonnement l’entrave à la liberté de travail) et la ratification de la convention 87 de l’Organisation internationale du travail (OIT) relative à la protection de la liberté syndicale. «On met tout le temps en avant la crise et l’absence de moyens financiers quand on revendique l’amélioration des conditions de vie des travailleurs. Bien! Est-ce que la ratification de la convention 87 et la révision de l’article 288 du code pénale nécessitent des moyens financiers ? Pourquoi traîne-t-on en longueur sur ces deux points ?», s’interrogent les deux syndicalistes. «Etrangement, alors que l’on fait l’impasse sur ces deux questions, qui sont cruciales pour nous, on nous parle sans cesse de la réglementation du droit de grève. On n’est pas forcément contre, tout le problème est de savoir ce que sera cette réglementation». C’est le lieu de rappeler ici que dans l’accord du dialogue social du 26 avril 2011, l’engagement de promulguer une loi organique sur le droit de grève paraissait tout à fait lié à la révision de l’article 288 du code pénal et la ratification de la convention 87 de l’OIT sur la liberté syndicale. C’est une sorte de «package» en quelque sorte. De la discussion avec les responsables syndicaux, il se dégage une impression que ce qui leur tient particulièrement à cœur aujourd’hui, c’est, d’une part, le respect des libertés syndicales (car ce point est au fondement même de l’existence des syndicats) et, d’autre part, la nécessité de les associer dans les décisions qui concernent tout au moins les travailleurs. Mais dans cette affaire, le malentendu est vite établi : si les syndicats entendent par participation aux décisions qui concernent les travailleurs et la vie sociale en général, une négociation pied à pied avec le gouvernement, celui-ci ne semble pas avoir la même idée de la concertation. Pour l’Exécutif, c’est lui qui doit trancher en dernier ressort ; il est élu pour ça ; il doit même, en bonne logique, en rendre compte devant le Parlement et devant les électeurs. La réforme de la caisse de compensation, à titre d’exemple, illustre bien ce malentendu. Pour le gouvernement, il lui revient, il est même tenu de rétablir les équilibres macroéconomiques et la réforme de la compensation en est pour lui un des moyens pour y parvenir. Les syndicats, eux, tout en disant comprendre la problématique des déséquilibres macroéconomiques, insistent surtout sur la nécessité de préserver les équilibres sociaux. L’augmentation des prix des carburants décidée récemment est pour eux une manière de «taper» dans le porte-monnaie des citoyens et donc de fragiliser l’équilibre social. Le gouvernement est même accusé par le SG adjoint de la CDT de plier l’échine devant les institutions financières internationales alors que, suggère-t-il en substance, il y aurait tant de choses à faire pour renflouer les caisses de l’Etat, comme instituer un impôt sur la fortune, faire cesser l’évasion fiscale, etc. Bref, les syndicats entendent rappeler au chef du gouvernement les promesses qu’il leur avait fait de les associer à tous les grands dossiers.