Les poids lourds donnent du fil à  retordre aux autorités de Casablanca !

Le Conseil de la ville laisse tomber l’arrêté voté en février dernier pour définir de nouvelles conditions de circulation et de stationnement des poids lourds n La résolution de cet épineux problème dépend désormais de la mise en Å“uvre d’une feuille de route pour la gestion de la logistique urbaine dans tout le Royaume.
Des solutions provisoires sont préconisées, comme l’ouverture de la porte 6 du port au trafic des poids lourds.

«Monstres des routes», «Tueurs ambulants»… les mots utilisés par les Casablancais pour qualifier les poids lourds qui sillonnent les différentes artères de la ville, de jour comme de nuit, sont dignes des plus grands films d’horreur d’Hollywood. Si ces qualificatifs semblent parfois exagérés, ils démontrent néanmoins l’ampleur du désarroi de la population face aux nuisances provoquées par ces véhicules dans le périmètre urbain. Il suffit de faire un tour dans les quartiers adjacents au port de Casablanca ou aux marchés de semi-gros comme Derb Omar pour se rendre compte de l’ampleur du phénomène. Stationnement anarchique, même dans des ruelles, perturbation de la circulation, dégâts sur des chaussées initialement prévues pour les véhicules légers, accidents graves liés parfois à des conteneurs ou des marchandises mal amarrées… Dans certaines zones, les camionneurs dictent leurs propres lois.
Face à la montée au créneau des populations, les autorités de la ville ont tenté de réagir en février dernier en proposant, lors d’une session ordinaire du Conseil de la ville, un arrêté pour mieux réguler les flux des poids lourds. L’idée était de mettre en place une nouvelle réglementation pour l’organisation de la circulation et du stationnement de ces camions, en fixant les tranches horaires ainsi que les lieux où les camions peuvent circuler, voire livrer leurs marchandises. Proposé au vote des élus, ce texte était même passé comme une lettre à la poste dans un conseil où souvent l’approbation d’un projet n’était acquise qu’après de virulentes négociations. Ceci dénote de l’unanimité des représentants des Casablancais face à l’urgence de la résolution de ce problème.
Cependant, ceux qui ont vu en cette initiative un début de réponse à la problématique auront crier victoire trop vite. Un an plus tard, l’arrêté est toujours dans les tiroirs des autorités locales, ces dernières n’ayant pas encore défini les mesures d’application du texte. Selon des sources proches du dossier, les organes dirigeants au sein de la ville ont tout simplement laissé tomber ce projet. Au début, c’est l’Agence pour l’organisation des déplacements urbains (AODU) qui devait arrêter les actions à mener dans ce cadre. Les premières pistes évoquées renvoyaient même à la mise en place d’un schéma directeur pour le déplacement de ces véhicules. «Quelques semaines seulement après l’entame du projet, les autorités de la ville se sont rendu compte que toute décision sur ce sujet doit être prise au regard de ce qui se prépare dans le cadre de la stratégie nationale pour le développement de la logistique», explique notre source. En effet, l’un des principaux axes de la stratégie logistique en cours de déploiement par le ministère de l’équipement, du transport et de la logistique, à travers l’Agence marocaine de développement de la logistique (AMDL), concerne la mise en place d’un schéma de gestion de la logistique urbaine. Ce schéma prend en compte à la fois les flux de circulation mais également d’autres composantes comme les infrastructures logistiques dans les milieux urbains. Constatant cela, la wilaya du Grand Casablanca a pris l’initiative de rassembler les élus et les différents représentants de l’autorité locale en avril dernier, puis en juin en présence du ministre de l’équipement, pour débattre de la question. «C’est là où il a été décidé que Casablanca devait être la ville pilote pour le déploiement de la feuille de route pour la restructuration de la logistique urbaine au Maroc», confie une source locale. Du coup, l’arrêté de février dernier a été mis en suspens. La résolution des problèmes liés à la circulation des poids lourds en ville dépend désormais de ce qui ressortira de l’étude sur la logistique urbaine commanditée par l’AMDL.

La porte 4 du port est la seule réservée aux poids lourds

Que faire alors en attendant que cette feuille de route soit déclinée ? A en croire des professionnels, le ministère de l’équipement semble vouloir prendre en main le dossier en mettant en place des mesures transitoires. Une réunion, initiée là encore par la wilaya du Grand Casablanca, a récemment rassemblé des représentations professionnelles des camionneurs avec le ministère pour discuter des issues. Parmi celles-ci, une se dégage particulièrement. «Il a été proposé d’ouvrir la porte 6 du port pour soulager le trafic sur les artères menant vers la porte 4 et qui souffrent le plus des flux de poids lourds», rapporte un syndicaliste.
Il faut savoir que les poids lourds circulant en pleine ville se divisent principalement en deux catégories. La première concerne les camions assurant la liaison entre le port de Casablanca (principal pourvoyeur de fret dans le Royaume) et les différentes villes du Maroc. Ils sont en moyenne 3 000 à entrer et sortir du port chaque jour. D’après les prévisions, ce flux devrait même atteindre 7 000 véhicules par jour à l’horizon 2020. Les principaux itinéraires empruntés relient, d’un côté, le boulevard du Forbin, le boulevard Moulay Slimane, la Route côtière, le boulevard Moulay Ismail et la Route de Rabat. D’un autre côté, les camions passant par l’autoroute urbaine traversent soit les boulevards la Résistance,  Ibn Tachfine et Oqba Ben Nafiaa, soit la route d’Oulad Ziane, le boulevard Mohammed VI ou la Route d’El Jadida.

Quel que soit l’itinéraire choisi, il mène forcément vers la porte 4 du port qui est la seule réservée actuellement aux poids lourds. La porte 6 est pour sa part fermée et n’est utilisée que par certains fonctionnaires de l’administration du port pour accéder à leur bureau.
L’idée est donc de l’ouvrir au trafic de camions de manière à transférer une partie du flux transitant par le centre-ville vers la route côtière.

Les conditions de livraison sont rarement prises en compte dans les projets de sites de distribution

Les représentants des camionneurs sont d’accord pour que le trafic  soit organisé selon des créneaux horaires spécifiques, notamment la nuit. Pour ce qui est du stationnement, un espace dédié pourrait être aménagé dans la zone logistique de la SNTL, à l’entrée de Mohammédia, qui viendrait s’ajouter à une aire déjà existante dans la ville. «Nous n’avons cependant aucune visibilité sur la date d’entrée en vigueur de ces mesures», précise toutefois le syndicaliste.

La deuxième catégorie concerne les camions qui livrent les entrepôts et les commerces à l’intérieur de la ville, notamment Derb Omar en plein centre-ville, le quartier Derb Ghallef, le marché de gros des fruits et légumes, les nouveaux abattoirs ainsi que le marché de gros de poisson, trois sites situés entre l’autoroute urbaine et l’autoroute de contournement. La présence de ces marchés dans des zones à forte densité urbanistique rend la gestion des flux assez complexe. «Pour cette catégorie, le problème des poids lourds n’est que la partie visible de l’iceberg», souligne un expert en logistique.
En fait, pour mieux réguler les flux de poids lourds vers ces zones, il ne suffit pas seulement de fixer des tranches horaires spécifiques pour leur déplacement mais plutôt de «considérer la problématique dans un aspect multidimensionnel», ajoute l’expert. Il est vrai que la livraison de marchandises à ces marchés ne peut se faire que par des camions. Les autorités ne peuvent donc pas limiter leur circulation en dehors du périmètre urbain. Il faut alors jouer sur d’autres aspects pour rendre leurs déplacements moins nuisibles, ce qui n’est pas forcément acquis. Actuellement, il n’existe pas d’espaces exclusivement dédiés à la livraison de marchandises à proximité de ces marchés. De même, aucun cahier des charges n’est imposé pour les entrepôts de stockage d’où sont embarquées les marchandises, ce qui favorise leur création un peu partout au sein de la ville, parfois même de manière informelle. «La création de nouveaux marchés ou de nouvelles unités de grande distribution se fait également sans qu’on ne prête suffisamment attention aux conditions de livraison», fait remarquer l’expert. C’est l’ensemble de ces aspects qu’il faudrait donc prendre en considération pour mieux réguler la circulation des poids lourds, ce qui rend la tâche difficile. En définitive, les Casablancais n’auront qu’à prendre leur mal en patience et apprendre à cohabiter avec ces véhicules, vu que toute solution choisie pour régler le problème ne pourra pas être concrétisée sur le court terme.