Les pharmaciens jugent injustifiée la décision de baisser les prix des médicaments

La profession estime que la réduction des prix n’aura aucun impact sur la consommation. Pour elle, l’extension de la couverture médicale est la seule solution à  l’accès aux soins. Elle réclame l’exclusivité de la vente des médicaments, même dans le cadre du Ramed.

La baisse des prix des médicaments décidée par le ministère de la santé et entrant en application dès le 1er janvier 2013 est une pilule dure à avaler pour les pharmaciens. En effet, cette corporation n’a pas cessé, dès l’annonce de la décision, de se réunir pour décider de la démarche à entreprendre pour se faire entendre. Les pharmaciens ont aussi rencontré le ministre de la santé, El Hossein El Ouardi, pour le sensibiliser aux conséquences de la baisse des prix du médicament sur leur activité et lui faire part de leurs doléances. Ils espèrent avoir l’oreille du ministère de tutelle car «ils n’ont aucune visibilité quant à l’application de cette baisse».

De fait, la Fédération nationale des syndicats des pharmaciens (FNSP), représentant l’ensemble de la profession, s’interroge à la fois sur la nécessité de la révision des prix ainsi que sur les médicaments concernés. Les laboratoires ont soumis, il faut le rappeler, il y a une dizaine de jours, leurs listes respectives des produits devant subir la baisse des prix.

Pour les pharmaciens, qui pensent que le prix du médicament n’est pas élevé au Maroc, sauf pour les molécules innovantes, la baisse des prix n’est pas justifiée. «Aujourd’hui, tous les médicaments commercialisés ont en moyenne 15 à 20 génériques qui sont vendus à un prix inférieur à 50 DH. Pourquoi alors parler de cherté du médicament, alors que les génériques représentent plus de 35% du marché pharmaceutique. Ils sont donc accessibles», explique Oualid Aamri, président de la FNSP. Et d’ajouter que «ce n’est pas la baisse qui va améliorer l’accessibilité aux médicaments mais plutôt l’extension, par exemple, de la couverture médicale qui reste le principal frein à un large accès aux soins». Il met en évidence l’exemple de la Jordanie qui, avec 2 000 officines, réalise le même chiffre d’affaires que le Maroc, soit 9 milliards de DH par an, qui en compte 12 000. Une telle performance résulte de la généralisation de la couverture médicale dont bénéficie l’ensemble de la population jordanienne alors qu’au Maroc, 30% seulement de la population bénéficient de la couverture médicale.

Le chiffre d’affaires par officine est tombé de 2 MDH à 700 000 DH en six ans

Par ailleurs, la fédération souligne que même si les prix n’ont pas augmenté depuis 1996, la consommation moyenne par habitant stagne depuis les années 90 à 300 DH par an, y compris le marché public ! En d’autres termes, les prix n’ont pas d’impact sur la consommation. C’est pourquoi les pharmaciens craignent que la baisse accentue la crise.

Aujourd’hui, selon une étude sur la viabilité des officines réalisée par la FNSP, 50% des officines sont en difficulté et un grand nombre risque de mettre la clé sous le paillasson. Le chiffre d’affaires moyen par officine est tombé de 2 MDH à environ 700 000 DH entre 1996 et 2011. Le nombre d’officines est passé de plus de 2 500 en 1996 à près de 12 000 en 2012. Les pharmaciens ne manquent pas de souligner que 10% du chiffre d’affaires d’une officine est réalisé à crédit. Ce qui est révélateur des difficultés de la profession que la baisse des prix ne fera qu’accentuer. Et c’est pour éviter cela que la fédération réclame des mesures d’accompagnement que le ministère de la santé doit mettre en place dès janvier prochain.

La fédération souhaite entre autres que le secteur puisse profiter du partenariat privé/public que le ministère de la santé s’active à mettre en place, à l’instar des médecins et des hôpitaux, notamment dans le cadre du Régime d’assistance médicale pour les économiquement démunis (Ramed). Ce régime permet, rappelons-le, aux patients d’accéder aux soins ainsi qu’aux médicaments directement chez les hôpitaux. Ce qui entraînera, explique en substance la profession, un recul du chiffre d’affaires des pharmaciens. «Ce ne sont pas les officines des grandes villes qui vont en souffrir mais plutôt, et ce dans une grande proportion, les pharmacies des petites villes et dans les régions rurales. Autrement dit, 60% des officines du Maroc vont être touchés», précise le président de la FNSP. Il insiste ainsi sur les bienfaits de l’élargissement des bénéficiaires de la couverture médicale, mais pense que les hôpitaux devraient assurer uniquement les soins, laissant la dispensation des médicaments aux officines dans le cadre d’une convention avec le ministère de la santé.

Par ailleurs, les pharmaciens demandent un accompagnement fiscal pour leur permettre de faire face à la crise. Ainsi, ils réclament une baisse de l’impôt sur les revenus et une exonération de la taxe sur la valeur ajoutée sur les médicaments. Enfin, ils souhaitent une réduction des charges sociales afin de leur permettre de recruter mais aussi de maintenir les emplois existants.
Le secteur compte 48 000 emplois directs. Mais, si la crise persiste, «nous serons contraints de licencier», prévient la fédération.

Ces doléances sont actuellement à l’étude au niveau d’une commission mise en place par le ministre de la santé. Les conclusions tomberont fin octobre ou début novembre. Mais d’ici là, les pharmaciens continueront leur lobbying pour faire aboutir leurs revendications.