Les patrons ont le moral malgré tout !

80,6% pensent que l’environnement économique est favorable et 92% se disent optimistes pour le reste de l’année.
70% qualifient d’efficaces les actions du gouvernement et 86% lui font confiance pour l’avenir économique du pays.
Les entreprises sur l’axe Casa-Rabat et les PME plus critiques.
Un sondage réalisé en exclusivité par «La Vie éco» auprès de 212 chefs d’entreprises.

C’est maintenant une quasi-certitude : l’année 2008 s’annonce des plus difficiles. Outre la flambée des cours des matières premières, le Maroc risque très probablement de subir l’onde de choc mondiale de la récession. Tous les acteurs en pâtissent. Les finances de l’Etat sont mises à mal par l’augmentation des charges de compensation ; les ménages subissent la hausse des prix des denrées alimentaires, tandis que l’entreprise, elle, encaisse la flambée des cours des intrants.

Pourtant, nos patrons refusent de baisser les bras. Ils ont le moral au beau fixe. C’est ce qui ressort du sondage réalisé il y a une semaine, auprès de 212 chefs d’entreprises de divers secteurs, PME et grandes entreprises, implantées dans plusieurs villes du Maroc. Le sondage a été réalisé par le cabinet d’études DS marketing pour le compte de La Vie éco (voir fiche technique ci-dessous).
Ainsi, 80,6% des chefs d’entreprises interviewés affichent une satisfaction par rapport à l’environnement économique national : 67% le qualifient de plutôt favorable tandis que 13,6% le trouvent même très favorable. Pour comparaison, dans le cadre d’un sondage similaire réalisé par La Vie éco en 2005, une année certes elle aussi difficile mais où la flambée des prix n’avait pas encore pris de l’ampleur, ils étaient à peine 55% à considérer de la même manière l’environnement économique.

L’on remarquera tout de même que ce niveau de satisfaction diffère selon la taille de l’entreprise. Comme on pouvait s’y attendre, c’est parmi les patrons de PME, employant moins de 50 salariés, que l’on trouve la plus grande proportion d’insatisfaction puisque 26,6% d’entre eux pensent que l’environnement est, au contraire, défavorable voire très défavorable. Une perception diamétralement opposée à celle de la grande entreprise (200 salariés et plus) dont seulement 7,7% des patrons qualifient l’environnement de défavorable.

Autre nuance à relever, les réponses recueillies font état surtout d’un niveau de satisfaction (ou d’insatisfaction) très contrasté selon les secteurs. En effet, alors que, dans l’industrie, 18,9% des répondants penchent plutôt pour un environnement défavorable, cette proportion passe à 34% dans le commerce tandis qu’elle est de 8,3% seulement dans le secteur des services.
Cette donnée faisant état d’une plus grande déprime dans le commerce ne manque pas d’étonner. Car c’est bien l’industrie qui subit davantage les pressions des cours des matières premières, sachant, qu’en plus, le secteur du commerce a été depuis quelques années un moteur de croissance essentiel.

Explication plausible : étant le premier en contact avec le consommateur final, dont les ménages notamment, eux-mêmes déjà en proie à de graves difficultés en terme de pouvoir d’achat, le commerce est donc le premier compartiment du tissu économique à ressentir l’onde de choc.

Les délais de paiement inférieurs à 6 mois dans 87% des cas
Au demeurant, et hormis ces nuances de secteurs et de tailles, si les chefs d’entreprises, de manière globale, sont optimistes, c’est qu’ils ont des raisons de l’être. Des raisons qui tiennent certes à la perception qu’ils ont de l’avenir mais aussi et très probablement de l’état actuel des choses.

La preuve, pour ce qui est de l’état de leurs carnets de commandes, indicateur par excellence du niveau d’activité, 86% des patrons se disent satisfaits du niveau des commandes pour le premier semestre 2008, contre 14% d’insatisfaits. Par la même occasion, les interviewés apprécient favorablement l’évolution d’autres indicateurs en ce début 2008 comparativement à 2007 : l’état des stocks en hausse (79%), les crédits d’investissement et de trésorerie également (respectivement 78% et 75,4%), les prix de vente en hausse pour 94% des répondants. Enfin, 64% affirment que les achats d’équipements se sont également inscrits à la hausse.

Et pour finir, l’autre source de satisfaction pour les patrons est manifestement l’évolution des délais de paiement. Ainsi, 59 % d’entre eux attestent que ces délais se sont améliorés en 2008 alors que seuls 8,5% parlent au contraire d’une dégradation, les 32,5% restants faisant état, quant à eux, d’une stagnation. L’on remarquera au passage que, nonobstant cette amélioration, les délais de paiement restent tout de même relativement longs puisque 44% des patrons affirment se faire payer par leurs clients dans un délai moyen de 3 à 6 mois, tandis que 43 % se font payer en moyenne en moins de 3 mois. Dernier détail : les délais de paiement les plus longs se retrouvent surtout dans les services, où 16,6 % font état d’un délai moyen supérieur à 6 mois, suivis de l’industrie avec 14,4 %, contre seulement 4 % dans le commerce.

Au vu de ces réponses, on peut raisonnablement conclure, dans un premier temps, que si les patrons gardent globalement le moral, c’est au regard de leurs propres réalisations pour les trois premiers mois de l’année.

Mais ce n’est pas tout. La confiance s’explique également par l’opinion qu’ils se font de l’action du gouvernement.
Certes, l’équipe d’Abbas El Fassi n’est en place que depuis quelques mois seulement, et certains départements n’ont pas encore eu le temps de dévoiler leur feuille de route, mais les patrons paraissent déjà satisfaits des premières actions.

Ainsi, et de manière globale, 61% des patrons questionnés jugent plutôt efficaces les actions du gouvernement envers les entreprises et 9% les trouvent carrément très efficaces. A l’opposé, 30% parlent d’actions inefficaces ou pas efficaces du tout, dont 9,4%, les plus pessimistes, répondent tout simplement qu’il n’y a pas encore d’actions engagées pour être jugées.
Là aussi, on ne manquera pas de signaler que la perception de l’action gouvernementale est différente selon que l’on se place du côté de la grande ou de la petite entreprise. Ainsi, le pourcentage de patrons plutôt mécontents est plus élevé dans la PME dont 33% parlent d’inefficacité contre seulement 20% dans les grandes structures. On notera, enfin, que 31% des patrons questionnés sur l’axe Casablanca-Rabat parlent eux aussi d’inefficacité, contre seulement 25% en province. Etonnant si l’on sait que ce sont généralement les entrepreneurs opérant hors de l’axe en question qui se plaignent souvent de ne pas bénéficier des mêmes attentions.

Confiance fondée ou état de grâce prolongé ?
On peut penser qu’il s’agit là d’un état de grâce qui se prolonge, même si les traditionnels 100 jours sont amplement dépassés. Et c’est ce qui ressort d’ailleurs quand on questionne les patrons sur le niveau de confiance qu’ils accordent au gouvernement quant à l’avenir économique du pays, avec un taux record de 86% des répondants qui affirment lui faire totalement (21%) ou plutôt confiance (65%) tandis que 12% seulement d’entre eux ne sont pas confiants.

Quant aux réponses à l’intérieur des différentes strates, on relèvera, tout comme pour le reste des réponses, les mêmes tendances : les patrons des entreprises sur l’axe Casablanca-Rabat sont les moins confiants dans les capacités du gouvernement avec un taux de 15% contre seulement 7,5% en province. De même, 15% des patrons des entreprises de moins de 50 salariés et la même proportion pour celles de 50 à 200 salariés ne font apparemment pas confiance au gouvernement quant à l’avenir économique du pays.

L’équipe El Fassi sera-t-elle à la hauteur des espoirs et de la confiance que les patrons placent en elle ? En fait tout dépendra de sa capacité à agir rapidement pour relancer la machine et, surtout, pour faire sauter les verrous et il y en a encore beaucoup. Certains sont connus depuis longtemps, comme le niveau des charges sociales. De nouveaux facteurs, en revanche, font leur apparition comme les taux d’intérêt (étonnant !), la concurrence étrangère…

La palme d’or revient à quatre facteurs qui sont désignés, par 92% à 94% des voix, comme faisant partie des principaux freins au développement. Il s’agit des cours des matières premières (94% des réponses), des taux d’intérêt (93%), du niveau des charges sociales (92,4%) et du climat social (92%).

Derrière ce peloton de tête, d’autres facteurs sont également cités par une large majorité comme le manque de visibilité politique (88,6%), la recrudescence de la concurrence étrangère (80,2%) et le niveau de la demande (69,3%). Surprise, le Code du travail, qui avait semblé inquiéter tant de patrons, ne semble plus faire peur puisque seuls 41% des répondants le considèrent encore comme un frein au développement économique du pays.

«Aide toi, le ciel t’aidera !». C’est finalement un peu dans cette logique que se retrouvent aujourd’hui les patrons. Car, indépendamment de ces freins et des actions qu’entreprendra ou non le gouvernement, les chefs d’entreprises, eux, s’inscrivent déjà dans des perspectives plutôt positives pour le reste de l’année 2008. Ils ont manifestement le moral puisque, questionnés sur leurs prévisions concernant l’activité de leurs firmes pour les mois à venir, ils ont été 92% à se dire optimistes.

Ils ont manifestement, là aussi, de bonnes raisons de l’être. 87% d’entre eux, en effet, prévoient une amélioration de leurs carnets de commandes et 80,6% pensent développer leur activité. La tendance est commune pour tous les secteurs et toutes les tailles. Seule une proportion insignifiante des répondants – 1,4% – prévoit une détérioration de l’état des commandes. On notera, toutefois, que, parmi les 212 répondants, 4 (1,9%) ont déclaré qu’ils allaient diminuer leur niveau d’activité tandis qu’un seul industriel affirme envisager sérieusement de fermer boutique.

Des créations d’emplois mais aussi des augmentations de salaires
Corollaire de cette embellie prévue du niveau d’activité, la création d’emplois. La majorité des patrons interviewés, 70% exactement, envisage de procéder à des embauches pour le second semestre 2008. Il est intéressant encore une fois de relever une différence entre régions. Ainsi, les patrons qui pensent créer des emplois supplémentaires sont plus nombreux en province (79%) que sur l’axe Casablanca-Rabat (64%). De même, dans le secteur du commerce et dans les petites entreprises (moins de 50 salariés), cette proportion est respectivement de 62% et 64%. En revanche, 42 patrons de grandes entreprises sur les 52 interviewés (soit 81%) pensent embaucher dans les mois à venir.

Mieux ! Non seulement les patrons pensent dans leur majorité recruter mais, en plus, ils parlent désormais d’augmenter les salaires. Simples promesses, dialogue social oblige ? En attendant, du moins, 71% des patrons questionnés pensent procéder à des augmentations de salaires durant le deuxième semestre 2008 contre 27% qui répondent par la négative. Voilà qui fera certainement plaisir aux syndicats !

Cela dit, si la plupart des patrons consultés (92%) restent optimistes quant à l’évolution de leur propre activité, ils sont beaucoup moins enthousiastes quant à l’évolution de la situation économique générale pour le second semestre. Anticipent-ils l’arrivée de l’onde de choc de la crise ou est-ce simplement une manière de rester prudent, de se refuser à un excès d’euphorie ? Le fait est que 61,3% des répondants pensent que la situation générale du pays va s’améliorer au second semestre tandis que 32% prévoient une stagnation et 6,6% une détérioration. Fait intéressant à relever : alors que, pour le début de l’année, les patrons dans le secteur du commerce paraissaient plus déprimés, cette fois-ci, et pour ce qui est de l’avenir proche, ce sont plutôt les industriels qui font preuve de moins d’enthousiasme. 59% d’entre eux tablent sur une amélioration au second semestre contre une proportion de 64% dans le commerce et de 62,5% pour les services. Evidemment, la PME et l’axe Casa-Rabat restent les deux constantes de ce sondage avec des taux respectifs de 53% et 54% de patrons tablant sur une amélioration au second semestre.

Au final, que peut-on retenir de tout cela ? D’abord cet étonnant, et non moins rassurant, optimisme affiché par les patrons malgré toutes les difficultés qui s’annoncent pour l’année en cours. C’est la preuve que, désormais, les patrons sont dans une logique manifestement différente de celle d’il y a 10 ou 15 ans. Leur appréciation de l’environnement intègre davantage des facteurs (freins) de plus en plus exogènes à l’économie du pays, notamment la concurrence étrangère, les coûts des matières premières… Ils évoquent également plus de nouveaux types de problèmes comme les difficultés à trouver de la main-d’œuvre qualifiée et même, pour certains, la baisse du pouvoir d’achat. Tout cela dénote d’un changement des mentalités.

Cela dit, l’économie n’est pas uniquement faite d’entreprises mais aussi, et surtout, de ménages qui sont finalement le moteur de la croissance à travers la consommation. Or, au vu de la conjoncture et de l’envolée des prix qui sévit depuis quelques mois déjà, il est fort probable que le moral des ménages, lui, est loin d’être bon. Pas besoin de sondage pour s’en assurer !