Les opérateurs privés mobilisés pour vendre le plan Emergence en France

Un «groupe d’impulsion» réunissant les chefs d’entreprises des deux pays Å“uvre en ce sens depuis six mois.
Objectif : pousser les entreprises françaises, surtout les PME, à  s’installer
au Maroc.
Des locomotives déjà  convaincues : Cap Gemini, dans l’offshoring
et Pierre & Vacances, dans le tourisme.

La ville de Paris abritait, lundi 20 mars, une réunion plutôt inhabituelle. Au siège du groupe Vivendi Universal, une cinquantaine de personnes, représentant des opérateurs économiques privés, des associations professionnelles ainsi que quelques hauts fonctionnaires des deux bords, ont planché sur les moyens de pousser les investisseurs de l’Hexagone à  accompagner le développement économique du Maroc, et notamment le plan Emergence. Le caractère inhabituel de la présence de cet aréopage de personnalités tient au fait qu’aucune instance ministérielle n’organise cet événement, alors que le plan Emergence est d’abord une initiative étatique marocaine.

C’est en fait au « Groupe d’impulsion économique France Maroc» que l’on doit la démarche. Créé par une décision conjointe des deux premier ministres, marocain et français, en septembre 2005 à  l’issue de la réunion intergouvernementale franco-marocaine qui s’est tenue à  Rabat, présidé par Mustapha Bakkoury, directeur général de la CDG et Jean-René Fourtou, président du groupe Vivendi Universal, ce groupe a pour mission d’explorer toutes les voies de partenariat qui permettraient une densification du courant d’affaires entre le Maroc et la France.

Dans cette optique, le plan Emergence se taille la part du lion. «En effet, explique à  La Vie éco le président de Vivendi, le Maroc ayant une idée claire sur ce qu’il veut faire en matière de stratégie économique, l’accompagnement passe tout naturellement par un appui au plan Emergence». Comment ? «En présentant ce plan aux entreprises françaises, en leur montrant clairement les opportunités d’investissement existantes et les avantages à  s’installer au Maroc». Cible visée, les grands groupes non encore présents au Maroc mais surtout les PME de l’Hexagone. Il faut en effet savoir que 38 des entreprises du CAC 40 sont déjà  installées dans le Royaume. Une question toutefois se pose, cette promotion n’est-elle pas du ressort des organes étatiques, associations professionnelles et autres Chambres de commerce ? «En aucun cas le groupe n’a vocation à  se substituer aux actions et initiatives déjà  existantes mais au contraire à  faciliter leur réussite», rétorque Jean-René Fourtou. L’idée en fait est de considérer qu’un patron de grande entreprise peut autant convaincre, sinon mieux, le dirigeant de la PME de l’intérêt à  investir, en lui parlant le langage qu’il connaà®t. En un mot, les grands patrons aussi bien marocains que français endosseront le rôle de super VRP pour promouvoir le produit Maroc. C’est en tenant compte de cette donne que les membres du groupe ont été choisis. Parmi eux, on trouve des patrons au carnet d’adresses étoffé, des chefs d’entreprises susceptibles de s’engager dans un partenariat aux côtés d’une PME, des présidents de fédération capables d’offrir l’appui logistique de leur réseau ou encore des banquiers qui sauront, le moment venu, accompagner les nouveaux projets -chose facilitée par le fait que les plus grandes banques françaises ont déjà  des filiales au Maroc.

Rendre l’offre Maroc lisible par les entreprises de l’Hexagone
Premier objectif donc, présenter l’offre Maroc. Pour cela, une première réunion a été tenue le 14 novembre dernier afin que le groupe puisse prendre connaissance du plan Emergence – élargi à  d’autres secteurs – puis rendre cette offre «lisible» par les chefs d’entreprises français. Pour cela, 5 groupes de travail représentant autant de secteurs ont été constitués. A cela s’ajoute un sixième qui devrait travailler sur les propositions de mesures transversales (foncier, fiscalité…). La réunion du lundi 20 venait donc couronner un bilan d’étape, qui sera présenté aux premiers ministres des deux pays, au cours des jours à  venir. Il faut dire que si ce bilan d’étape consistait essentiellement à  travailler sur le contenu (offre), certains groupes ont déjà  entamé le volet promotion. C’est le cas pour le groupe «Tourisme». Mardi 17 janvier, la Vision 2010 – et plus particulièrement le plan Azur – était présentée aux opérateurs du secteur ainsi qu’à  des banquiers. «Certes, au niveau du tourisme tout a été pratiquement fait, explique Gerard Pelisson, président d’Accor, puisque le Maroc n’a pas attendu le plan Emergence pour avoir une stratégie et les plus importantes stations balnéaires ont déjà  été concédées».

Artisanat, agriculture, textile : encore du travail
Les autres groupes sont encore loin de cette étape. C’est l’exemple de celui en charge de «l’offshoring», un domaine o๠l’offre organisée, planifiée, du Maroc est encore naissante. Certes, l’expérience des centres d’appels a initié la courbe d’apprentissage, mais au-delà  c’est la délocalisation de services «informatique, administratif…» qui est visée. Le lancement des travaux de Casashore Park a-t-il constitué le déclic ? Le groupe Cap Gemini, géant mondial des services aux entreprises et qui emploie des milliers de personnes en Inde, pense à  s’installer au Maroc, selon Jean-René Fourtou. «L’investisseur y trouverait son compte», affirme Abdeslam Ahizoune, président du directoire de Maroc Telecom. «En tenant compte des trois volets de l’offre que sont l’existence d’infrastructures clés en main, d’aide à  la formation et du cadre sectoriel incitatif, il peut faire des économies de l’ordre de 40 à  70%». La situation est similaire pour le secteur de la sous-traitance industrielle. Avec 70 implantations dans l’automobile, 30 dans l’aéronautique et 10 dans l’électronique, le Maroc dispose déjà  d’un solide tissu d’équipementiers internationaux, qui réalisent un chiffre d’affaires annuel de 1,2 milliard de DH et assurent 3 000 emplois, mais l’offre n’est pas encore présentée de manière globale. Le groupe en charge de la question s’est déjà  réuni 5 fois et les multinationales pionnières ont été associées à  la réflexion. «L’étape suivante consistera à  identifier les candidats potentiels» promet Ahmed Nakkouche, ex-DG de l’ONE.

Enfin, pour les groupes en charge des trois derniers secteurs, la situation est sensiblement différente. Dans le cas de l’artisanat, si l’on déplore l’absence d’une image globale et cohérente à  l’international, on propose de s’appuyer sur la toute récente stratégie mise en place par le ministère de tutelle pour encourager des transferts de compétence entre la France et le Maroc. Pour le textile, Karim Tazi, président de l’Amith, en parlant de l’offre marocaine, précise qu’elle devrait s’orienter de plus en plus sur le «fast fashion» au détriment des produits basiques, une tendance qui devrait encourager les enseignes de la grande distribution à  s’implanter au Maroc. Il préconise d’ailleurs l’organisation d’un road show du textile marocain en France, tandis que Guillaume Sarkozy, président de l’Union [française] des industries textiles, met l’accent sur le nécessaire développement de l’amont du secteur.

Du travail, il y en a aussi à  faire en matière d’attraction d’investisseurs dans le domaine de l’agriculture et l’agro-industrie. L’offre en la matière devrait tourner autour des opportunités d’investissement en matière d’oléiculture, la vini-viticulture, de la culture de plantes médicinales et aromatiques. «Dans certains créneaux, les marges sont importantes, même si le marché n’est pas énorme, affirme Tariq Sijelmassi, président du Crédit agricole. Le Safran par exemple est revendu en Europe à  100 fois son coût de revient réel. L’agriculture reste surtout une opportunité d’investissement pour les PME».
En conclusion, le travail de dégrossissage a été fait à  des degrés divers selon les secteurs, reste maintenant à  aller vendre le produit Maroc en France. Les résultats devraient tomber dans les six mois à  venir. La prochaine rencontre intergouvernementale Maroc-France sera loin d’être un rendez-vous de routine.

Hommes d’influences

La trentaine d’opérateurs qui compose le groupe d’impulsion économique a été choisie parmi les grosses pointures du capitalisme ou des personnes d’influence. Hormis Mustapha Bakkoury, co-président, on citera Abdeslam Ahizoune, Othman Benjelloun, Saâd Bendidi, Miriem Bensaleh Chaqroun, Aziz Akhannouch, Karim Tazi, Khalid Oudghiri, Noureddine Omary, Tariq Sijilmassi, Bassim Ja௠Hokimi, Jalil Benabbès Tâarji, Ahmed Nakkouche, Mohamed Belarbi…

«Nous sommes un think-tank à  vocation pratique»

La Vie éco : D’o๠émane l’idée du groupe d’impulsion, a-t-il une existence juridique ?
Mustapha Bakkoury : L’idée a été officiellement lancée par les deux premiers ministres en septembre dernier. Nos mandats émanent d’eux et nous avons reçu des lettres de mission à  ce sujet. Les membres du groupe sont nommés intuitu personae et ils agissent à  titre bénévole. Le groupe d’impulsion n’est donc pas une entité morale, au sens juridique du terme. On pourrait le qualifier de think-tank avec une mission pratique. Nous ne faisons pas d’études, la stratégie est déjà  là , mais nous apportons des suggestions d’amélioration et prospections des entreprises.

Les relations économiques entre le Maroc et la France sont déjà  au beau fixe, quel sera l’apport du groupe d’impulsion ?
Il y a l’impression, de part et d’autre, qu’il y a moyen de faire plus et mieux. En France, on dit que le Maroc devrait accueillir un peu mieux les investisseurs de l’Hexagone et au Maroc on se plaint de leur «frilosité». Il y a donc quelque chose à  faire, il fallait que le Maroc le dise clairement. Les acteurs institutionnels marocains estiment qu’ils ne sont pas forcément les mieux placés pour aller parler au monde économique français et nous ont sollicités pour ce faire.

Concrètement qu’est-ce que le groupe va proposer à  la fin de sa mission?
Nous n’allons pas attendre novembre 2005 et sortir un rapport qui dise ce qu’il faudrait faire. La démarche est claire : primo, ce que propose le Maroc est-il compétitif ? Certes le Maroc n’attend pas nos propositions, il a déjà  pris des mesures. Notre rôle est de voir si cette offre est vendable aux yeux d’un chef d’entreprise, acheteur potentiel. Le groupe a aidé à  la présentation commerciale de l’offre. Ensuite, étape suivante, qui peut être intéressé ? C’est là  que les membres font jouer leur carnet d’adresses pour convaincre des chefs d’entreprises français d’investir. Notre objectif final est de faciliter la vente de l’offre. En novembre prochain, nous seront en mesure de dire : telle ou telle entreprise s’est implantée au Maroc

Mustapha Bakkoury DG de la CDG, co-président du groupe d’impulsion.