Les nouveaux messagers du portable

En attendant la commission pour la protection des données à  caractère personnel, les obsédés textuels du SMS mercantile mettent les bouchées doubles et bombardent nos portables avec toutes sortes de messages.

La relation que chaque usager entretient aujourd’hui avec son téléphone portable est révélatrice, à maints égards, de sa personnalité. Pas besoin de psy pour découvrir des facettes plus ou moins cachées de telle ou telle personne : il suffit d’observer ce qu’elle fait de cet objet qui la relie aux autres, à la famille, à la société.

On en a des exemples tous les jours, dans la rue, au bureau, dans les transports publics ou privés. C’est du reste en public que l’usager du portable devient insupportable. Jamais l’intimité, la confidence, la réserve et le quant-à-soi n’ont été aussi reniés et banalisés que depuis que l’homme parle dans son portable. Et jamais, depuis que l’homme est sur terre, il n’a autant communiqué, partagé ses émotions, révélé ses angoisses, libéré ses penchants, avoué ses erreurs, confessé ses fautes, ri et pleuré à la cantonade, au vu et au su de tous.

Prenez un compartiment d’un train quelconque (ils le sont de plus en plus en cette période de vacances) où s’entassent une bonne partie d’usagers munis de leur bidule en forfait limité ou prépayé à hauteur de cinquante balles maximum. Eh bien, malgré toutes ces restrictions, on n’entend qu’eux, recevant des appels et rappelant des interlocuteurs que l’on devine tout aussi entassés dans d’autres moyens de transport ou errant comme tous les badauds sur les trottoirs et la chaussée des boulevards du pays.

«Watta finek ass’hébi ? la bra la tilifoune !» (T’es où mon pote ? Pas de lettre, pas de coup de fil ! ) Des échanges d’une telle teneur intellectuelle, on y a droit régulièrement et par wagons entiers. Et puis il y a celle, chevelure en broussaille appuyée contre la vitre, qui roucoule, rigole, susurre et puis se lâche en se croyant seule dans le compartiment. Ce dernier a vite fait de se transformer en alcôve d’où fusent des propos à peine voilés qui en disent long sur les relations intellectuelles qu’elle entretient avec son interlocuteur. Sur ces entrefaites (si l’on ose dire) un appel du muezzin fuse de la poche du pantalon d’un voyageur, attentif aux échanges de la fille mais feignant le sommeil, mains jointes sur un gros ventre.

C’est une de ces nouvelles sonneries halal qui font fureur, dans tous les sens du mot, déclinées en psalmodies de Abdelbasset (les moins perturbantes), en extraits de prêches enflammés façon Kachk et en d’autres incantations et menaces eschatologiques. Une grosse main quitte le gros ventre pour se saisir d’un petit portable, portée à la bouche comme un bout de pain, et puis ce cri : Wattasiiiirrr ! (Dégaaagge !!!). Etonnés par la sonnerie halal téléchargée, les autres voyageurs, déjà surpris par cet appel impromptu à la prière, ont cru qu’il s’en prenait à ce pauvre muezzin. Mais on a vite deviné qu’il engueulait un de ses chauffeurs de camion qui l’appelait alors qu’il était en retard sur une livraison.

C’est ainsi que le portable, livrant toutes sortes de secrets et autres petites choses de la vie des gens, est devenu un médiateur non sollicité, une espèce d’Hermès, ce messager des dieux de la mythologie que le philosophe Michel Serres avait analysé dans un de ses anciens ouvrages. Avec cette différence, énorme, que ce messager- là est un importun, un intrus plein de nuisance et de bruit. Voilà pourquoi nous ne recevons pas de messages, nous sommes traversés par eux, à notre corps défendant.

Et lorsque nous ne les interceptons pas chez les autres, il y a aujourd’hui – comme beaucoup d’abonnés l’ont remarqué et s’en plaignent – des commerçants qui les transmettent en rafales sous forme de SMS publicitaires sur nos bidules. Désormais, la pub sur téléphone nous impose sa voix et ses textos et le texte de loi qui devrait nous protéger contre cette atteinte à l’intimité tarde à entrer en vigueur. Certes, ce projet de loi prévoit une commission dite de «contrôle de la protection des données à caractère personnel», équivalente, peut-être, de la CNIL (Commission nationale informatique et liberté), en France, mais, en attendant, les obsédés textuels du SMS mercantile mettent les bouchées doubles et bombardent nos portables avec toutes sortes de messages.

De l’arnaque au 4X4 que l’on peut gagner si on envoie tel SMS, à l’arrivée de tel DJ dans telle discothèque et jusqu’aux trucs surfant sur la vague de la religiosité ambiante, du genre : «Voulez-vous connaître votre date de naissance en année hégirienne ?» Entre nous, ça vous ferait quoi de savoir que vous êtes né un 23 Joumada II 1389 ? Rien ? Par contre, vous tirez le gros lot si vous êtes né la nuit du 26 Ramadan 1399: vous aurez trente piges à Ramadan prochain et une date (datte ?) historique qui vous ouvrira le paradis et son éternité. N’est-il pas dit dans le Coran que la Nuit Sacrée vaut plus que mil ans ? (Laylatou al qadri khaïroun mine alfi chah’r).