Les nouveaux chiffres de la pauvreté

Le gouvernement dispose pour la première fois d’une carte détaillée de la pauvreté. Elle sera actualisée en 2005 grâce au recensement.
Quatre millions de Marocains vivent en dessous du seuil de pauvreté relative, dont trois millions dans les campagnes et un million dans les villes.
Les 10 % des Marocains les plus riches dépensent 12 fois ce que dépensent les 10 % les plus pauvres.

Combien y a-t-il de pauvres au Maroc ? On le sait depuis quelques jours, ils sont près de 4 millions, si l’on se base sur la dernière actualisation obtenue en couplant les données du recensement général de 1994, avec la dernière enquête sur le niveau de vie des ménages en 2000/2001. On soupçonnait certes l’ampleur du phénomène, mais jamais auparavant il n’avait été approché avec une aussi grande précision. Grâce à une technique baptisée poverty mapping (cartographie de la pauvreté), imaginée par les experts de la Banque Mondiale (BM), les pouvoirs publics disposent enfin aujourd’hui de la carte de la pauvreté au Maroc, qui approche le phénomène au niveau national, régional et, pour la première fois, communal.
Et déjà, les enseignements de cette première carte sont nombreux. En effet, pour construire la carte il fallait d’abord définir la pauvreté, voire les différentes formes de la pauvreté, notamment alimentaire, relative et absolue et, par la suite, calculer les seuils de pauvreté (voir encadré). Changement majeur dans l’approche de la pauvreté : elle est désormais mesurée par la dépense et non pas par le revenu. Mohamed Douidich, chef de division au haut commissariat au Plan, explique en effet que, «face à la fluctuation des revenus et à leur vulnérabilité aux sous-déclarations, la dépense totale des ménages constitue, de par sa fiabilité et sa stabilité dans le temps, l’agrégat le plus adéquat à l’analyse de la pauvreté au Maroc». Quant aux seuils de la pauvreté, du moins ceux retenus pour l’élaboration de la carte, ils sont au nombre de deux. Ainsi, sur la base de l’enquête sur les dépenses des ménages de 2000/2001, une personne est dite en dessous du seuil de pauvreté absolue quand elle vit avec une dépense annuelle inférieure à 2 659 DH en ville et 2 543 DH à la campagne. Le seuil de pauvreté relative, lui, est de 3 235 DH par personne et par an, en milieu urbain, et 2 989 DH, en milieu rural (voir détail dans l’encadré en page suivante).

Les 10 % les plus pauvres ne réalisent que 2,5 % de la dépense nationale globale des ménages

Partant de ces données de base, que découvre-t-on dans la carte de la pauvreté actuelle ? D’abord qu’en 2000/2001, près de quatre millions de Marocains vivaient en dessous du seuil de pauvreté relative, dont 2,2 millions en situation de pauvreté absolue. Certes, on ne peut nier que le nombre de pauvres a beaucoup régressé en l’espace de 30 ans. Ainsi, le nombre de personnes dites en dessous du seuil de pauvreté relative est passé de 6,5 millions en 1970 à 5,1 millions en 1984 puis à 4,8 millions en 1998. Partant, le taux de pauvreté relative à l’échelle nationale a, lui aussi, connu une nette amélioration puisque, en 2000/2001, il était de 13,7%, contre 17,3% en 1998, 23,5 % en 1984/85 ou encore 42,3 % en 1970. La pauvreté recule mais, au-delà de cette amélioration, les chiffres cachent des disparités entre le milieu rural et le milieu urbain ou encore entre les catégories sociales. Et les spécialistes de la question s’accordent à dire que c’est bien cet aspect des inégalités qui constitue l’aspect le plus dangereux, voire explosif, de la pauvreté.
Les chiffres donnés aujourd’hui par la carte sont, à ce titre, éloquents. Jugez-en ! On append ainsi que les 50 % des ménages les plus pauvres ne réalisent que 24 % de la masse globale des dépenses. Pire, les 10 % des ménages marocains les moins aisés représentent aujourd’hui 2,53 % de la masse totale des dépenses des ménages. A l’autre extrémité, les 10% des ménages les plus aisés pèsent, pour leur part, 29,7%. En d’autres termes, les 10 % des plus riches dépensent presque 12 fois ce que dépensent les
10 % des plus pauvres.
L’autre aspect inquiétant de ces disparités est le contraste entre les villes et les campagnes. Premier constat : l’écart entre milieu rural et milieu urbain s’est dangereusement creusé en l’espace de 40 ans. Sur la base de l’enquête sur les dépenses des ménages 200/2001, il ressort que le taux de pauvreté dans les campagnes, qui est de
23,1 %, représente presque trois fois celui des agglomérations qui, lui, est de 6,3 %. Alors qu’en 1960 ce rapport n’était que de 1,4 fois, et de 2 fois en 1985.

La pauvreté dans les villes est plus dangereuse à cause de la frustration

Cela dit, les experts mettent en garde contre l’aspect trompeur des chiffres car, dans les villes, malgré un taux de pauvreté moindre, se sont développées des poches où ce taux est beaucoup plus inquiétant que dans les campagnes. C’est le cas notamment des périphéries des grandes villes, des bidonvilles et, de manière générale, ce qui est communément appelé le périurbain. Et c’est justement la raison d’être de la carte qui permettra, à l’intérieur même des villes, de localiser les quartiers les plus pauvres. D’autant plus que, comme l’explique M. Douidich, du HCP, «la pauvreté dans les villes est plus explosive car elle s’accompagne de frustrations».
Dans le même ordre d’idées, on relèvera une distribution inégale des richesses entre les différentes régions du Royaume. Trois régions sont en tête du triste hit-parade de la pauvreté: Meknès-Tafilalet, avec un taux de pauvreté de 24,2%, Gharb-Chrarda-Beni Hssen, avec 21,7% et Marrakech-Tensift-Al Haouz, avec 18,5%. A l’opposé, les taux de pauvreté les plus faibles sont enregistrés dans le Grand Casablanca (1,6%), Rabat-Salé-Zemmour-Zaër (7,0%) et les provinces du Sud (7,6%).
Le cas du Sud mérite d’ailleurs que l’on s’y arrête car la pauvreté y a reculé de manière spectaculaire. Le taux est passé de 30 % en 1984 à 9,1 % en 1998/99 puis à 7,6 % en 2000/2001. «C’est la preuve, explique le haut commissariat au Plan, que quand il y a une politique volontariste dans une région donnée, elle finit par avoir des résultats tangibles». En effet, les provinces du Sud ont fait l’objet d’une attention particulière depuis une trentaine d’années, et c’est ce qui explique le recul de la pauvreté.
Ce qui nous amène à nous poser la question pour les autres régions. A contrario, et à la lumière du cas des provinces du Sud, peut-on raisonnablement conclure, pour les autres régions où la situation ne s’est pas améliorée, que l’action de l’Etat n’a pas été efficace ? Pour Ahmed Lahlimi, «il n’y a pas eu de véritable politique de lutte contre la pauvreté mais des politiques de développement social». En effet, construire les infrastructures de base comme les routes, les dispensaires, les réseaux d’assainissement, d’eau potable et d’électricité est une chose. Et les rendre accessible en est une autre. Au cas où on l’oublierait, pour avoir accès à l’électricité, un foyer a tout simplement besoin d’argent, donc de revenus.

Pendant 40 ans, le Maroc a confondu développement social et lutte contre la pauvreté

En clair, il semble que, pendant des années, les décideurs marocains aient confondu développement social et lutte contre la pauvreté. Résultat : il faudra certainement revoir la copie. Et c’est justement dans ce sens que la Banque mondiale (BM) travaille depuis un certain temps avec le gouvernement marocain en vue de recadrer la politique sociale et celle de la lutte contre la pauvreté. Le chef du bureau de la BM à Rabat, Ferid Belhaj, nous révèle ainsi qu’un rapport «détaillé sur la pauvreté au Maroc est en cours de finalisation et sera rendu public en automne». Pour M. Belhaj, «la pauvreté est là et il faut maintenant aider le gouvernement à mieux cibler ses actions et ses dépenses dans les secteurs sociaux». D’ailleurs, la nouvelle cartographie de la pauvreté, telle qu’elle est présentée aujourd’hui, est une initiative de la BM, qui a suggéré à certains pays, dont le Maroc, une nouvelle approche pour évaluer et mieux connaître la pauvreté. La technique consiste à coupler les données du recensement général de la population avec celles de l’enquête sur les dépenses des ménages. Le résultat a été très concluant. Ferid Belhaj explique, à ce titre, que «le gouvernement marocain disposera désormais d’un outil (la carte de pauvreté ou poverty mapping, ndlr), qui lui permettra de mieux formuler ses stratégies futures». Connaissant avec précision les poches de pauvreté, les actions seront à coup sûr plus ciblées. Mais, d’un autre côté, le représentant de la BM à Rabat se félicite «d’avoir pu transférer aux Marocains les bases de cette nouvelle technique». Et de poursuivre que «cet instrument, que l’on peut facilement actualiser, permettra de suivre de manière rapprochée l’évolution des indicateurs de la pauvreté et de réajuster à temps les actions sur le terrain».
Désormais, la balle est dans le camp du gouvernement, qui n’a plus d’excuses. Grâce à la carte, il connaît avec exactitude les poches de pauvreté dans le moindre recoin du pays. Reste à y mettre les moyens, à imaginer des politiques plus appropriées, plus volontaristes et, surtout, à ne plus confondre développement social et lutte contre la pauvreté.
Notons enfin qu’en 2005, avec les résultats du recensement général de 2004, il y aura une nouvelle carte de la pauvreté, actualisée et plus détaillée puisqu’elle donnera les taux de pauvreté pour pas moins de 37 000 districts, soit pratiquement une carte de la pauvreté par quartier

50 % des ménages les plus pauvres ne réalisent que 24 % de la masse globale des dépenses. Pire, les
10 % des ménages marocains les moins aisés représentent aujourd’hui 2,53 % de la masse totale des dépenses des ménages.

Dans les villes, malgré un taux de pauvreté moindre, se sont développées des poches où ce taux est beaucoup plus inquiétant que dans les campagnes.