Les ménages épargnent de moins en moins

Les ménages consomment quelque 84% de leur revenu. Ces cinq dernières années, leur revenu a progressé moins rapidement que la consommation. 57,1% des actifs monétaires des ménages, soit près de 300 milliards de DH, ne rapportent pas un centime.

Les derniers chiffres de la comptabilité nationale, publiés par le Haut commissariat au plan (HCP), indiquent une baisse de l’épargne des ménages en proportion de leur revenu disponible brut : 15,7% à fin 2011 (soit 87,3 milliards de DH) au lieu de 16,5% un an auparavant. La raison est simple : leur consommation a crû à un rythme plus élevé (+8,1%) que celui de leur revenu (+6,7%). En fait, comme le montre la série des comptes nationaux, l’accélération de la consommation des ménages remonte à 2006. Entre cette date et 2011, elle a augmenté à un rythme annuel moyen de 9,3%, tandis que le revenu disponible, lui, a progressé, sur la même période, de 7,8% en moyenne. Il en résulte que l’épargne des ménages, qui se situait autour de 20% de leur revenu disponible avant 2006, est tombée depuis cette date à une moyenne de 16%. Autrement dit, 84% de leur revenu est destiné à la consommation.

C’est que les multiples revalorisations des salaires dans la fonction publique en particulier, les baisses successives de l’impôt sur le revenu, le démantèlement des tarifs douaniers rendant plus accessibles les marchandises importées et la maîtrise de l’inflation notamment par le maintien des subventions aux produits de première nécessité, ont considérablement favorisé la consommation. D’ailleurs, sur la période 2005-2011, par exemple, la contribution de celle-ci à la croissance économique a été plus élevée (2,7 points de PIB en moyenne annuelle) que celle de l’investissement (2 points).

Mais -et c’est bien connu- quand la consommation est trop élevée, elle se fait au détriment de l’épargne et, au bout, de l’investissement. Et quoi qu’on dise, c’est l’investissement qui assure une croissance pérenne et crée des emplois, alors que la consommation, dans le cas du Maroc aujourd’hui, fait plutôt prospérer les fournisseurs extérieurs du pays. En outre, cette consommation, on l’a dit, est stimulée, entre autres, par des transferts publics qui ont fini par provoquer d’énormes déficits (internes et externes).

La question est néanmoins de savoir si les ménages peuvent épargner davantage qu’ils ne le font aujourd’hui. Il n’y a pas de réponse univoque à cette interrogation. Chacun y va de son analyse, en fonction de sa position sociale, de ses opinions, etc. Il y a ceux qui évacuent rapidement le sujet en considérant, de façon prosaïque, que les ménages ne «gagnent pas assez» pour pouvoir suffisamment épargner, il y en a d’autres, plus nuancés, qui estiment insuffisants voire inintéressants en terme d’incitation, les instruments de placement disponibles, et il y a enfin ceux qui, pour des raisons de convictions religieuses, préfèrent se détourner tout simplement du système financier tel qu’il fonctionne. Ceux-là, disons-le clairement, aimeraient faire des placements dans les produits islamiques, et en attendant leur mise en place, on peut supposer que leur argent disponible est placé dans l’immobilier ou, ce n’est pas exclu, thésaurisé (bas de laine, coffre-fort…).

Une chose paraît certaine : même si les ménages occupent le deuxième rang des secteurs institutionnels en matière d’épargne, loin devant les sociétés non financières et les administrations publiques, on peut penser que par rapport à leur revenu disponible, de loin le plus important de tous les autres (et ceci pour seulement ce qui est appréhendé par la comptabilité nationale), leur épargne devrait être plus importante qu’elle ne l’est aujourd’hui.

L’offre de produits de placement est peu diversifiée

En fait, si l’on évacue, dans les déterminants de l’épargne, la variable démographique selon laquelle la présence dans le ménage de jeunes à un âge relativement avancé (pour cause d’études ou de chômage) et le faible taux d’activité des femmes ne sont pas très favorables à l’épargne, il reste alors les explications d’ordre institutionnel : faiblesse de la couverture sociale (3,7 millions d’actifs cotisent aux systèmes des retraites, soit seulement 35% de la population active occupée), culture embryonnaire en matière de souscription à des produits comme l’assurance-vie, rendements plus que modestes des actifs financiers des ménages, et, last but not least, taux de bancarisation où il y a encore de la marge pour progresser malgré l’amélioration intervenue ces dernières années (ce taux serait de l’ordre de 55% aujourd’hui).

Si l’on s’en tient aux actifs monétaires des ménages, leur encours à fin mars 2013 s’établit à 520,55 milliards de DH. Sur ce montant, 57,1% (soit 297,25 milliards de DH) sont des dépôts à vue, donc ne générant aucun rendement. Ce sont des ressources gratuites pour les banques qui, elles, en tirent bien entendu des avantages. Le reste, soit 223,3 milliards de DH, est placé dans les comptes d’épargne auprès des banques, dans les bons de caisse, les certificats de dépôt et les titres OPCVM monétaires. Mais on sait que ces dépôts rapportent peu. Les documents de la comptabilité nationale apportent à cet égard des informations précieuses. Dans le compte des revenus des ménages, on constate en effet qu’au titre des revenus de la propriété, les intérêts représentent peu de choses : 3,7 milliards de DH en 2011, au lieu de 4,7 milliards en 2010. Par contre, les intérêts que les ménages ont dû payer pour leurs emprunts s’élèvent à 13,44 milliards de DH. Bien évidemment, ces 13,44 milliards de DH d’intérêts ne sont pas payés qu’aux banques, une partie va aux sociétés de financement. Rappelons à ce propos que l’encours des crédits bancaires aux ménages s’établissait à fin 2011 à 226,6 milliards de DH. A fin mars 2013, l’encours des crédits bancaires (244,4 milliards) et des sociétés de financement (52,7 milliards) contractés par les ménages s’élève à 296,1 milliards de DH. Pas besoin de s’attarder sur les taux débiteurs, en particulier ceux que pratiquent les sociétés de financement (logiquement supérieurs à ceux des banques, mais dans quelle proportion ?) : 7,34% en moyenne pour les crédits à la consommation et 6,22% pour les crédits immobiliers chez les banques depuis douze trimestres (juin 2010 à mars 2013) et plus du double chez les établissements de crédit. Les taux créditeurs des banques, eux, vont, grosso modo, de 3% pour les comptes sur carnet à 3,8% pour les bons de caisse à 12 mois. Compte tenu du faible niveau de l’inflation et de l’importance des ressources gratuites dont disposent les banques, ces niveaux de taux créditeurs sont…discutables. L’autre élément, bien connu, qui influe sur l’épargne, c’est la fiscalité appliquée aux revenus qu’elle génère. C’est un débat interminable, ici comme ailleurs, sur le fait de savoir s’il faut imposer plus ou moins les revenus de l’épargne. En tout cas, on se souvient que dans la Loi de finances 2011, des mesures avaient été décidées pour encourager l’épargne longue, la plus avantageuse pour l’investissement, mais, deux ans après, il n’y a pas rush sur les produits proposés (voir encadré). Et si l’épargne, au-delà du revenu et des produits de placement disponibles, était d’abord une affaire de culture ? Car, épargner, c’est prendre des précautions par rapport à l’avenir et aux aléas de la vie, ce qui est le propre des sociétés où le comportement est gouverné par une certaine rationalité. Dans les pays en développement et du Sud en général, outre que la solidarité familiale, tribale, villageoise…a encore des ressorts solides, la fatalité y est un élément… modérateur des angoisses existentielles.