Les Marocains quatre fois plus endettés qu’en 2005

Ils ont emprunté 14 milliards de DH de plus sur les huit premiers mois de 2019. La dette des ménages dépasse 360 milliards de DH à fin août, contre 90milliards en 2005. Besoin de consommer plus, revenu limité, facilitation du circuit du crédit, matraquage publicitaire, sous-estimation de la probabilité de défaut.., les principales explications de la montée en flèche de l’endettement ! Les défauts des ménages se multiplient et les créances en souffrance s’alourdissent : 28,4 milliards de DH, en hausse de 12,5% !

Les Marocains s’endettent de plus en plus et remboursent de moins en moins bien ! En 2019, la dette des ménages a pris encore du gras : +14 milliards de DH sur les huit mois de l’année par rapport à fin août 2018! Les clients des banques ont contracté 9 milliards de DH de plus de crédits immobiliers auprès des banques commerciales, dont 4 milliards auprès des fenêtres participatives. Le reste, soit 2 milliards de DH, a été contracté pour financer des dépenses de consommation. Ces nouveaux crédits correspondent à des hausses de plus de 4% des encours.

Auprès des sociétés de financement, la tendance haussière est plus prononcée. A en croire les données de la section «crédits à la consommation» de l’Association professionnelle des sociétés de financement (APSF), les Marocains sont redevables de 2,9 milliards de DH de plus qu’en 2018, en hausse de 6%. Les financements nets du premier semestre chez les sociétés de financement ont augmenté de 10% pour des encours qui s’établissent désormais à plus de 53,6 milliards de DH. L’usage de ces prêts à la consommation ne change pas trop de celui de 2018. Les ménages s’endettent essentiellement pour financer des projets personnels à hauteur de 65%, pour acquérir une voiture (24%) et pour l’achat d’équipements domestiques (11%).

De manière globale, selon les données de BAM et de l’APSF, recoupées et traitées par La Vie éco, les encours de crédits aux particuliers des banques et sociétés de financement ont dépassé 360 milliards de DH à fin août. Sur les trois dernières années, la dette des Marocains ne cesse de croître : + 6,1% en 2018, +4,4% en 2017 et +4,2% en 2016. En l’espace de 15 ans, leur dette a quadruplé! Elle était de moins de 90 milliards de DH en 2005 ! Aujourd’hui, cette dette représente près d’un tiers des crédits accordés à l’ensemble des agents économiques. Rapportée au PIB, elle pèse 31%. Selon Bank Al-Maghrib, ce ratio est situé au même niveau d’économies telles que l’Arménie, le Brésil, la Croatie ou la Géorgie ; à un niveau plus élevé que celui des pays en développement et certains émergents tels que la Biélorussie, le Kenya et le Kazakhstan (moins de 10% du PIB), et demeure en deçà des niveaux observés dans les économies avancées telles que l’Australie, le Canada, le Danemark et la Norvège (plus de 105% du PIB).

64% des crédits pour l’acquisition d’un logement

Côté structure, la répartition de la dette financière des ménages est demeurée stable durant les cinq dernières années. Les crédits à l’habitat en constituent la part prépondérante, avec environ 64% contre 36% pour les crédits à la consommation.

Dans le détail de ces deux postes, les crédits contractés par les ménages pour l’acquisition de logements totalisent 232 milliards de DH. Sur ce total, les financements mourabaha immobilière s’élèvent à 8,1 milliards de DH. Les prêts encouragés par l’État, représentant environ 20% du total des crédits à l’habitat, totalisent 42,8 milliards de DH.

Par profil de bénéficiaires, ce sont les fonctionnaires et les salariés qui demeurent les principaux bénéficiaires du crédit immobilier, avec 81% des prêts accordés. Les autres catégories concernent les artisans et commerçants (13%), les professions libérales (4%), les agriculteurs (1%) et les retraités (1%). Par tranche de revenu, les personnes à revenu inférieur à 4000 dirhams ont bénéficié de 31% des dossiers de crédits immobiliers. En revanche, la part des personnes ayant des revenus compris entre 4 000 et 6 000 DH a représenté 23% contre 16% pour ceux ayant un revenu entre 6 000 et 10 000 DH et 30% pour ceux à revenu supérieur à 10 000 DH.

Par ailleurs, le crédit à la consommation totalise environ 130 milliards de DH à fin août, dont 57% environ distribué par les banques et 43% par les sociétés de crédit à la consommation. Les durées de remboursement les plus longues pour les crédits à la consommation de 7 ans et plus ont enregistré globalement une hausse de leur part dans le total des prêts distribués durant les trois dernières années. En effet, cette part s’est établie en moyenne à 13,3% entre 2016 et 2018 contre 2,4% entre 2011 et 2015. Les crédits de durée de remboursement comprise entre 5 et 7 ans ont représenté la proportion la plus importante, de 49,5% en 2018.

La capacité à épargner se contracte de plus en plus

En face, l’augmentation du taux d’endettement des ménages impacte négativement la capacité à épargner. Ce qui semble évident quand on sait que 31% des revenus des ménages endettés sont inférieurs à 6 000 DH; 60% perçoivent un revenu mensuel inférieur à 10 000 DH ; et que la charge de la dette est de 38% en moyenne pour les revenus inférieurs à 4 000 DH.

Conséquence : la croissance du patrimoine financier des ménages, totalisant plus de 800 milliards de DH, a décéléré à 4,4%, contre un taux de croissance de 5,4% en moyenne au cours des cinq dernières années. Ce patrimoine financier demeure essentiellement constitué de dépôts auprès des banques à hauteur de 83%. Les placements en assurance-vie et en valeurs mobilières y pèsent 10% et 7% respectivement. Selon l’enquête du Haut-Commissariat au plan, seuls 5,4% des ménages déclarent épargner une part de leurs salaires. Comment s’explique cette situation ? Banquiers, experts, et professionnels du crédit sont unanimes à affirmer que pour financer des besoins de consommation infinis et qui s’imposent de plus en plus en tant que nécessités avec un revenu qui stagne, et qui n’est pas revalorisé, le recours à l’endettement est systématique. De plus, les offres des sociétés de financement et les crédits bancaires sont devenus faciles à contracter. A cela s’ajoute depuis plus de deux ans la baisse progressive des taux d’intérêt. Selon les revues analytiques de BAM, les taux débiteurs ont marqué des baisses allant jusqu’à 1,5 point.

Les ménages plus risqués que jamais !

Ces facteurs adjuvants sont sous-tendus par le matraquage médiatique et sur les réseaux sociaux des banques, concessionnaires automobiles, sociétés de promotion immobilières, agences de voyages, opérateurs de distribution, etc. Selon le Groupement des annonceurs marocains, le marché publicitaire global a pesé pour 5,5 milliards de DH en 2017. Avec un montant de dépenses publicitaires de 653 MDH, le secteur de la banque et finance a enregistré la plus forte hausse par rapport à 2016, soit 20,6%. Il est suivi du secteur automobile (+19,3%).

En voulant à tout prix consommer sans trop évaluer ses capacités financières, souvent non pas par manque d’information mais par sous-estimation des conséquences, les ménages se retrouvent de plus en plus dans des situations de défaut !

L’encours des créances en souffrance détenues sur les ménages par les banques et les sociétés de crédit à la consommation s’est accru significativement de 12,5% à 28,4 milliards de DH. Le taux de défaut des ménages a, en conséquence, augmenté, passant à 7,8% après 7,3% une année auparavant. Le montant des créances en souffrance porté par les sociétés de crédit à la consommation s’est établi à 5,6 milliards de DH, ramenant le taux de défaut à 10,4%.

Selon les données analysées par Bank Al-Maghrib concernant 225 029 dossiers de crédit à la consommation, le taux d’endettement moyen se situe autour de 30%, comparable aux niveaux observés au cours des cinq dernières années.
Selon la catégorie socioprofessionnelle, le taux d’endettement se situe à des niveaux différenciés. Il est à 32,3% pour les fonctionnaires, qui ont bénéficié de 40,5% des crédits à la consommation accordés par les principales sociétés de financement analysées au titre de l’année 2018. Les salariés occupent la deuxième position, avec une part de 37,5% des crédits octroyés, et une charge d’endettement représentant 28,5% de leur revenu. Les personnes exerçant une profession libérale et les retraités, ayant des parts respectives de 11,5% et 9,2%, supportent une charge d’endettement de 28,9% et 27,1%.