Les industriels du médicament profitent d’une rente sur le dos des Marocains

Entretien avec Abdelaziz Adnane DG de la CNOPS : « La Caisse a décidé de fermer sa pharmacie centrale d’ici fin 2013 et les assurés devront payer leurs médicaments deux à  trois fois plus cher. Après cette fermeture, la CNOPS devra supporter un coût supplémentaire de 72 MDH si les prix restent à  leur niveau actuel. »

Pour commencer, peut-on avoir un aperçu sur la situation de l’AMO ? On se rappelle qu’au moment du lancement du régime, certains mettaient en garde contre les dérapages budgétaires, d’autres prévoyaient déjà qu’on atteindra rapidement les déséquilibres. Qu’en est-il aujourd’hui au regard des chiffres de la CNOPS ?
Les chiffres de la CNOPS sont extrêmement bons. Jusqu’à présent, les équilibres des régimes sont heureusement assurés. Nous avons même pu dégager d’importants excédents que nous avons placés auprès de la CDG, soit 7,1 milliards DH. Pour la seule année 2012, par exemple, nous avons enregistré un excédent de 810 MDH. Ceci est dû à plusieurs facteurs. Nous effectuons les remboursements sur la base des prix du générique. L’effet est immédiat. De même, nous avions décidé il y a quelques années de n’acheter que des médicaments génériques pour notre pharmacie centrale. Là aussi nous avons eu un effet flagrant en termes de baisse de notre dépense.

Donc finalement, la CNOPS a pu imposer sa décision de n’acheter et ne rembourser que les médicaments génériques…
Absolument. Aujourd’hui c’est une règle pleinement appliquée. Plus de 60% des volumes de médicaments que nous achetons sont des génériques contre 34% avant l’application de cette mesure. Aujourd’hui, sur les 3,4 milliards de DH de remboursements, presque 1,1 milliard vont au médicament. Le poids du médicament a beaucoup baissé par rapport aux premières années grâce à l’achat des génériques et, accessoirement, à la baisse récente des prix de quelques médicaments.

La CNOPS tient encore sa pharmacie centrale en dépit de la loi 65-00. Vous aviez eu une prorogation jusqu’en décembre 2012. Depuis janvier 2013, donc, vous êtes retombés dans l’illégalité…
Oui, tout à fait. Les pouvoirs publics nous promettent depuis plusieurs mois de nous accorder une autre prorogation jusqu’en décembre 2014. Mais pour l’instant, je reconnais qu’il n’y a encore rien de concret et donc nous gérons une situation de fait en attendant la régularisation.

On attendra donc encore plus d’un an pour en finir avec cette aberration ?
Pas du tout. A la CNOPS, prorogation ou pas prorogation, nous avons déjà mis en marche le processus de fermeture de cette pharmacie qui sera effective d’ici fin 2013.

Comment comptez-vous procéder pour vous en débarrasser en si peu de temps ?
Nous avons déjà entamé le processus comme je vous l’ai dit et aujourd’hui plus de 80% des médicaments concernés ne passent déjà plus par la pharmacie centrale. Ce sont les médecins qui les facturent directement aux malades.

Si vous abandonnez la pharmacie centrale, cela veut dire que les assurés devront se les procurer directement chez les prestataires de soins, notamment les cliniques. Ne risquent-ils pas de payer plus chers ?
En effet. Et nous avons déjà commencé à le constater. Certains médicaments sont facturés deux à trois fois plus cher que ce que nous facturions à la CNOPS. J’en profite pour poser la problématique des prix des médicaments au Maroc dans sa globalité. La hausse des prix des médicaments pour nos assurés ne sera pas due à la fermeture de notre pharmacie centrale mais au fait qu’au Maroc le médicament est encore trop cher. Et ce n’est pas normal.

Pourtant, le ministère a baissé il y a quelques mois les prix de 320 médicaments et s’apprêterait à en faire de même pour 400 autres produits. N’est-ce pas suffisant à votre avis ?
Visiblement non. Car à ce jour encore, nos études nous démontrent que certains médicaments, pour ne pas dire beaucoup, sont vendus aux Marocains plus cher qu’en France. On trouve de tout au Maroc, même des génériques vendus à des prix plus chers que les princeps. Les 320 médicaments de la liste dont vous parlez ne constituent pas le plus gros des produits utilisés. Pour quelles raisons les Marocains devraient-ils payer le même médicament plus cher que les Français, que les Tunisiens ou autres ?

Donc, en d’autres termes, si demain vous fermez votre pharmacie, votre dépense en médicaments va elle aussi exploser…
Absolument et nous en avons fait part aux pouvoirs publics et aux autorités compétentes. Après la fermeture définitive de notre pharmacie, nous devrons supporter un coût supplémentaire de 72 MDH à cause des prix anormalement élevés des médicaments. Chaque jour qui passe avec l’état des prix actuel coûte à la CNOPS une moyenne de 700 000 DH. Et si la situation reste comme elle est, cela mettra en danger les équilibres du régime AMO dans les années qui viennent. Nous n’arrêtons pas de le signaler à l’ANAM d’ailleurs. Nous ne pouvons plus accepter ces situations de rentes qui profitent à certains opérateurs sur le dos de la santé des Marocains malades.

Vous faites allusion à qui précisément ?
Je fais clairement allusion à un lobby puissant d’industriels qui veut continuer à vendre les médicaments plus cher aux Marocains. C’est ce lobby qui fait barrage aujourd’hui contre la baisse des prix que veut effectuer le ministère de la santé.

Pensez-vous que le ministère de la santé devra tout de même décréter la baisse des prix des médicaments ?
La France le fait chaque année dans le cadre de la Loi de finances. Pourquoi pas le Maroc ? Pour illustration, en 2013, l’Etat français a économisé près de 830 millions d’euros grâce à des baisses de prix des médicaments. Notre gouvernement a tenu jusqu’à maintenant à procéder par voie de concertation mais à un moment donné chacun doit assumer ses responsabilités.

En baissant les prix des médicaments, n’y a-t-il pas de risque que certaines multinationales se désengagent du Maroc avec tous les effets que cela peut avoir en termes de perte d’emplois ?

Non, je ne le pense pas. Tout simplement parce que les prix ciblés que nous voulons atteindre sont des prix basés sur des benchmark faits avec des pays développés et similaires. Les prix que le ministère propose ne sont même pas les prix les plus bas mais les prix moyens que ces mêmes laboratoires pratiquent dans d’autres pays.
D’un autre côté, et contrairement à ce qui a été relayé, il n’y a pas de baisse du chiffre d’affaires des industriels. Il suffit de consulter les chiffres de l’Office des changes sur les exportations des médicaments par exemple.
Cette baisse de prix n’entame en rien le business des industriels. Au contraire. Tous les intervenants dans le domaine de la santé ont pleinement profité de l’effet AMO qui est net sur les chiffres de la dépense de santé. A la CNOPS, nos remboursements avant l’AMO s’élevaient à 1,2 milliard de DH par an. Nous en sommes à 3,4 milliards de DH aujourd’hui. Beaucoup de cliniques avec qui nous sommes conventionnés ont vu leur chiffre d’affaires multiplier par 3,4 voire 5 grâce à l’effet AMO.

Concrètement, le ministère devait annoncer une deuxième liste de médicaments dont les prix seraient baissés. A ce jour, on n’a encore rien vu. Où en est le processus exactement ?
La CNOPS n’est pas associée directement aux discussions sur ce point. Nous avons seulement fourni toutes nos statistiques au ministère comme il l’a exigé.

On se rappelle qu’à l’époque de l’annonce de cette mesure, certains laboratoires pharmaceutiques, particulièrement des multinationales, avaient vivement réagi pour faire barrage…
Oui, il y a eu des réticences mais nous avons eu aussi un effet très bénéfique. Des médicaments génériques qui n’étaient pas commercialisés au Maroc ont été introduits sur le marché. Il y a des médicaments que nous achetions à 11 000 DH et dont les génériques ne coûtent que 800 DH. Et fait intéressant, c’est le même laboratoire multinational qui nous vendait le princeps qui a introduit le générique.

Et les résistances d’antan ? Les tensions entre la CNOPS et certaines spécialités étaient dues aussi au fait qu’ils ne voulaient pas prescrire les génériques…
Nous avons finalement pu les vaincre, notamment à travers le dialogue avec les médecins et plus particulièrement les spécialités les plus concernées par ces médicaments coûteux comme l’oncologie, la néphrologie et la rhumatologie.

Est-ce que, à votre avis, les relations entre les médecins et les laboratoires pharmaceutiques posent problème ?
Oui, absolument. Et nous devons en finir aujourd’hui avec ce genre de pratiques au Maroc. En France, aux Etats-Unis et dans d’autres pays il y a des lois qui régissent les relations entre les professionnels et les industriels.
Aujourd’hui, au Maroc, certains laboratoires ont une emprise sur les médecins parfois à travers des associations dont certaines sont financées exclusivement par des laboratoires. En contrepartie, les médecins prescrivent leurs médicaments et les associations font du lobbying déguisé pour certains produits en donnant l’impression de faire dans la défense des intérêts des malades. Je ne parle pas en l’air. Nous avons des preuves tangibles et concrètes de tout cela.

Aujourd’hui, aucun texte au Maroc ne permet d’encadrer ce genre de relations…
Absolument. Nous avons un grand vide juridique en la matière. En France, pas plus tard que le 23 mai dernier, un nouveau texte est entré en vigueur sur l’éthique en matière de relations entre les médecins et les laboratoires pharmaceutiques. En vertu de cette loi, les médecins ont l’obligation de déclarer tout cadeau, don ou autre qu’ils recevraient de chez un laboratoire dès que la valeur dépasse 10 euros. Les Américains l’ont fait il y a longtemps à travers une loi communément connue sous l’appellation Sun Shine Act datant de 2008.