Les industriels de la charcuterie inquiets de l’accélération de la libéralisation

Dans le cadre des négociations avec l’UE, le processus pourrait être étalé sur dix ans au lieu de 20, comme prévu initialement.
Pertes d’emplois, frein à la mise à niveau…, les professionnels annoncent des conséquences désastreuses.
Le dossier sera discuté dans les prochains jours avec le ministère de l’agriculture qui se montre rassurant.

L’Association marocaine de transformation des viandes (Amtv) a été prise de court. Lors d’une réunion tenue le 4 décembre relative à la préparation du 7e round des négociations de la libéralisation des échanges agricoles avec l’Union européenne, le ministère de l’agriculture a annoncé que la filière de la charcuterie sera libéralisée graduellement sur une période de 10 ans au lieu d’une vingtaine d’années, comme prévu initialement.
Dans un communiqué daté du 7 décembre, l’Amtv a dénoncé ce démantèlement précipité des droits de douane sur les produits de la charcuterie. Une ouverture qui «ne prend pas en compte les intérêts nationaux et induira des impacts négatifs irréversibles sur le secteur de la transformation des viandes et sur toute la production nationale des viandes» ? A noter que la libéralisation concernera à la fois les produits finis et les intrants. Selon les industriels, elle aura deux conséquences : l’une sur le prix de vente de la charcuterie et l’autre sur le développement et la mise à niveau des diverses filières du secteur (couvoirs, élevage, abattage et transformation). Aujourd’hui, les prix de vente des produits de charcuterie se situent entre 20 DH le kilo pour l’entrée de gamme et 240 DH le kilo pour les produits élaborés. Pour les professionnels qui disent être très compétitifs dans l’entrée de gamme, l’arrivée de la concurrence étrangère, produisant à partir d’intrants moins chers et fabriquant à prix égal des produits plus élaborés, entraînera une forte déstabilisation du marché dans le créneau du moyen et haut de gamme.
Or, affirment-ils, les entreprises organisées de la filière qui sont au nombre de 34 ont entrepris d’importants investissements pour assurer un produit de qualité et respecter les normes de sécurité alimentaires. La mise à niveau s’est faite, selon l’AMTV, sans l’aide des pouvoirs publics. En d’autres termes, le financement a été fait sur fonds propres. «Tous ces efforts seront vains car le secteur ne pourra pas tenir le coup face à la concurrence», expliquent les représentants de l’association.
Pour étayer leurs propos, les industriels évoquent le cas du Sénégal, du Congo ou encore du Cameroun qui ont, il y a quelques années, procédé à une libéralisation précipitée des produits finis qui a abouti à la disparition du secteur de transformation des viandes et particulièrement de la volaille.
Ainsi, pour éviter ce qu’ils appellent «la mort programmée de la filière», les industriels estiment qu’il serait plus judicieux de différer le démantèlement des droits de douane pour les produits finis et plutôt commencer par la libéralisation des intrants. Notamment les matières nécessaires à l’emballage ou encore des intrants organiques (fécule de pomme de terre) pour lesquels les industriels paient des droits variant entre 25 et 65%.
«Si le démantèlement s’étale sur une durée de vingt ans, comme il était prévu au départ, le secteur aura le temps de se préparer à affronter la concurrence étrangère, d’autant plus que sa mise à niveau est déjà engagée», argumente l’Amtv. Notons à ce propos qu’une loi-cadre a été adoptée en 2006 et est entrée en vigueur en avril 2007 pour réglementer tous les aspects techniques de la production avicole et de la transformation des viandes. Un contrat-programme a également été finalisé en concertation avec le ministère de tutelle et devrait être paraphé au cours du premier semestre 2008. Ce contrat prévoit plusieurs mesures, notamment un financement du Fonds Hassan II, qui permettront à la filière de se mettre à niveau.
Aujourd’hui, le secteur avicole, fortement concerné par la charcuterie, réalise un chiffre d’affaires annuel de
13 milliards de dirhams (dont 1 milliard pour la charcuterie), compte environ 34 entreprises organisées, 6 500 éleveurs, 40 couvoirs, 23 abattoirs et une vingtaine de provendiers (producteurs d’aliment). Selon l’Amtv, achever la mise à niveau des filière permettra d’avoir un produit aux normes étrangères car pour l’heure les entreprises de charcuterie ne peuvent pas exporter sur l’Europe, en raison de barrières non tarifaires. L’impact sera important, précisément sur l’abattage qui se fait actuellement en grande partie dans le circuit traditionnel qui compte 12 000 tueries par lesquelles transitent 85 % de la production nationale.
Dans l’attente de la prochaine réunion prévue pour le 18 décembre, l’AMTV a adressé des lettres au ministère de l’agriculture exprimant son inquiétude quant aux répercussions du démantèlement prévu.
Du côté du ministère, on assure cependant qu’il n’y a pas lieu de s’inquiéter. D’une part, parce qu’il s’agit d’un processus de négociation et que les professionnels seront consultés et, d’autre part, estime-t-on de source autorisée, au cas même où la protection serait ramenée à dix ans seulement, le secteur aura des mesures compensatoires : la libéralisation de l’importation des intrants, l’accompagnement du secteur dans sa mise à niveau et, enfin, et tout aussi important, la mise en place de clauses de sauvegarde, prévues par les mécanismes de l’Organisation mondiale du commerce.