Les IDE favorisent-ils la croissance économique au Maroc ?

Le Maroc fait partie des premiers récipiendaires d’IDE dans la région MENA. Le stock des investissements directs étrangers culmine à 627,7 milliards de DH sur les neuf premiers mois de 2019, et devrait atteindre quelque 640 milliards sur l’ensemble de l’année. L’effet sur le compte courant est nettement visible, il l’est moins sur l’activité économique globale.

Le compte courant de la balance des paiements a enregistré, sur les neuf premiers mois de 2019, un déficit en amélioration de 15,7%, selon l’Office des changes. En valeur absolue, ce déficit s’est établi à -33,3 milliards de DH au lieu de -39,5 milliards une année auparavant (la situation pour l’ensemble de l’année sera connue le 31 mars 2020).

Flux nets des IDE
Flux nets des IDE

Dans le détail, les statistiques de l’Office des changes montrent que cette amélioration est due principalement à une hausse importante des excédents de la balance des services, alors que la balance des biens, au contraire, a vu son déficit – structurel – se dégrader de presque 5 milliards de DH à -143,8 milliards de DH.

Comment ce déficit du compte courant a été financé? Eh bien, par les excédents réalisés dans le compte financier, lesquels sont constitués de flux nets (recettes moins dépenses) des investissements directs et autres investissements (crédits commerciaux et avances, prêts, etc.). En d’autres termes, les investissements, principalement les investissements directs étrangers (IDE), sont une source importante pour l’équilibre de la balance des paiements.
Seulement voilà : en même temps qu’ils viennent combler le déficit du compte des transactions courantes, les IDE participent également… à la dégradation de ce même compte courant. Et cela n’a rien de contradictoire, comme on pourrait le penser de prime abord. En effet, à mesure que leur stock augmente, ce qui est le cas au Maroc, les IDE génèrent des revenus de plus en plus importants, transférés vers la maison-mère sous forme de dividendes. En 2018, par exemple, les sorties de capitaux en forme de dividendes avaient atteint un montant de 14,2 milliards de DH. Ces dividendes étaient de 4,44 milliards de DH en 2007. C’est dire la progression du stock des IDE au Maroc. Selon l’Office des changes, ce stock s’élevait à 614,4 milliards de DH au lieu de 589,7 milliards une année auparavant. Pour 2019, bien que la situation ne soit pas encore arrêtée pour l’ensemble de l’année, cet encours devrait atteindre les 640 milliards de DH. Sur les neufs premiers mois de l’année en tout cas, l’encours des IDE est déjà à 627,7 milliards de DH, selon les chiffres provisoires de l’Office des changes.

Mais l’impact, pour l’instant négatif, des IDE sur le compte courant ne se manifeste pas uniquement à travers le solde de la balance des revenus. Même la balance des biens, elle aussi structurellement déficitaire, est affectée par les IDE, car ceux-ci sont consommateurs d’intrants, bien souvent importés de l’étranger ; ce qui est d’ailleurs le cas d’à peu près tous les pays en développement, fort peu équipés en industries locales performantes, capables de satisfaire les besoins des sociétés étrangères qui s’y implantent.

La balance des avantages et des coûts presque équilibrée…

A partir de là, la question est celle de savoir si, compte tenu de ce qui précède, la balance des IDE penche du côté des avantages ou plutôt du côté des inconvénients. Cette question, il faut le rappeler, n’est pas nouvelle, les économistes ne cessent de se la poser depuis longtemps.

Il y a quelques semaines, les Cahiers du Plan publiait un dossier spécial sur la “croissance économique au Maroc”, conçu par le HCP et Policy Center for the New South (OCP), où le thème de l’investissement, sous ses différentes formes (public, privé, national, étranger), se retrouve à peu près dans l’ensemble des contributions.

L’article sur “Le rôle de l’investissement direct étranger dans la promotion de la production, l’export et la qualité de l’emploi au Maroc”, rédigé par les économistes Aomar Ibourk (Université Cadi Ayyad de Marrakech) et Tayeb Ghazi (Policy Center for the New South), est cependant celui qui traite directement de l’impact des IDE sur un certain nombre de variables et, plus généralement, sur l’agrégat central qu’est le PIB.

A quelle conclusion sont-ils parvenus ? Sur le plan global, c’est-à-dire de l’impact des IDE sur l’économie dans son ensemble, les auteurs de l’article, après avoir rappelé la littérature empirique qui traite de cette problématique, c’est-à-dire les différents travaux effectués dans ce domaine, concluent à un bilan…mitigé des IDE : les coûts, réels ou potentiels, sont à peu près aussi importants que les avantages, réels ou supposés. Pour contourner ce biais, ils se sont intéressés plus spécifiquement aux IDE dans le secteur automobile et leurs effets d’entrainement sur les autres activités économiques et l’emploi au Maroc. Sans entrer dans les détails méthodologiques, forcément fastidieux, disons que les calculs de nos économistes ont abouti au constat que le secteur génère un effet d’entrainement, certes, mais, nuancent-ils, cet effet «se produit essentiellement à l’intérieur de l’industrie elle-même». C’est la raison pour laquelle d’ailleurs, rappellent-ils, les pouvoirs publics ont lancé cinq écosystèmes, dans le cadre du Plan d’accélération industrielle 2014-2020. Ces écosystèmes, pour mémoire, concernent les filières du “câblage automobile”, de “l’intérieur véhicule et sièges”, du “métal/emboutissage”, des “batteries automobiles” et des “moteurs et transmission”.

Pour souligner l’effet d’entrainement limité – pour l’instant – du secteur automobile sur les autres activités, les auteurs de l’étude indiquent que les industries du caoutchouc et des plastiques, la métallurgie et le travail des métaux ne captent que 4,1% de cet effet. L’impact sur les activités du secteur tertiaire est encore plus timide : 2,8% pour les services, le commerce et la réparation, 1,8% pour l’immobilier et 1,3% pour les activités financières et d’assurances.

Impact favorable sur la qualité de l’emploi dans la chaîne de valeur automobile

Sur l’emploi, en revanche, l’impact est réel. A cette précision près qu’il s’agit de l’emploi dans la chaîne de valeur automobile. En se basant sur les données de 115 entreprises de 50 salariés et plus, affiliées à la CNSS et opérant dans la chaîne de valeur du secteur automobile, Ibourk et Ghazi dressent un premier constat, celui de la qualité des emplois dans la chaîne de valeur automobile au Maroc. Ce constat s’appuie sur le fait que 86% des emplois observés sont concentrés dans les entreprises de 200 salariés et plus, soit des entreprises où les salariés, en général, bénéficient de la protection sociale (santé et retraite) et sont mieux rémunérés. Le deuxième constat a trait aux conditions de travail dans la chaîne de valeur automobile : les données de la CNSS montrent que la durée de travail ici est estimée à 24,4 jours par mois, soit, nous disent nos économistes, 1,2 fois la durée moyenne du travail, tous secteur confondus. En outre, les salariés exerçant dans la chaîne de valeur automobile «gagnent en moyenne 1,5 fois le salaire moyen des salariés du secteur privé formel», lequel, pour rappel, était de 5 200 DH par mois en 2018.

Ce niveau de salaire semble se justifier par le fait que le niveau de qualification dans la chaîne de valeur automobile est relativement élevé. Les emplois sans qualification, selon l’étude, n’y représentent que 1,3% de l’ensemble des emplois. Last but not least, 84,6% des emplois de la chaîne de valeur automobile sont des emplois permanents.

Au total, même si l’hypothèse d’une croissance économique tirée par les IDE ne semble pas avoir été confirmée dans les pays du Sud de la Méditerranée, du moins pas encore, il reste que l’accroissement de l’encours de ces IDE, au-delà de son impact sur la balance courante, aurait malgré tout «amplifié les effets de certaines variables structurelles sur la croissance». Les économistes de la Banque de France, dans un document de travail, publié en juin 2015, estiment, eux, que les IDE ne produisent d’effet positif sur la croissance qu’à partir d’«un certain seuil de qualité institutionnelle». Ce constat semble partagé par de nombreux analystes, et on remarquera d’ailleurs que, de plus en plus, les organisations internationales comme la Banque mondiale ou le FMI, dans leurs recommandations pour l’amélioration de la croissance, mettent l’accent sur la nécessité de développer davantage le capital institutionnel que le capital physique…