Les exportations marocaines en panne

Moins de 4% des entreprises marocaines exportent leurs produits.
Parmi les 50 premiers produits du commerce mondial, le Maroc est présent
sur 5 produits à peine.
Promotion insuffisante, faible diversification, compétitivité érodée
en sont
les causes principales.

L’heure est grave pour le commerce extérieur, même si les chiffres bruts ont tendance à atténuer les inquiétudes. Il est vrai que sur les cinq dernières années (2001-2004), les échanges extérieurs ont progressé de 10 % en moyenne, soit le même niveau que celui du commerce mondial. Seulement, la répartition des flux montre un déséquilibre pour le moins inquiétant. Ce sont les importations qui ont enregistré un taux à deux chiffres (+ 14 %) au moment où les exportations ont plafonné à 2 % de moyenne annuelle. Le bilan est d’autant plus inquiétant que, dans le même temps, des pays à économie similaire enregistraient des résultats appréciables. Par exemple, les exportations de la Malaisie ont augmenté de 29 % par an en moyenne, celles de la Turquie de 25 %, l’Egypte affichait 14 % et, encore plus proche de nous, la Tunisie 10 %. Avec une progression de 2 %, le Maroc est dernier de la classe, tout juste devant la Jordanie avec son 1 %.
Le comble des combles est qu’à l’heure actuelle aucun organe n’est capable de fournir le nombre exact des entreprises exportatrices. Aucune des entités contactées par la Vie éco n’a pu fournir de réponse satisfaisante.
Les organes en charge du domaine à des niveaux divers sont très divisés sur les chiffres. Ainsi le nombre d’entreprises exportatrices serait de 2 000 pour la Smaex (Société marocaine d’assurance à l’export), 5000 au ministère du Commerce extérieur, 6 000 pour l’ASMEX (Association marocaine des exportateurs) ou encore 2173 dans la base de données du Centre marocain de promotion des exportations (CMPE). Cette situation malheureuse a au moins l’avantage de fournir deux enseignements majeurs : le Maroc ne dispose pas encore d’une entité chargée de la centralisation des informations concernant l’export. Deuxième déduction sur le fond celle-ci : nous comptons peu, très peu même, d’entreprises exportatrices. Même en retenant l’hypothèse haute, celle des 6 000 entreprises exportatrices, et en faisant fi, dans le dénominateur, des entreprises informelles, à peine 4 % du total des sociétés marocaines exportent leurs produits (les registres de l’OMPIC comptent 150 000 entreprises inscrites depuis 1926). On perd encore au change face à la Tunisie avec ses 6 000 entreprises exportatrices (chiffre fournit par le CMPE). Ramené à la population, l’on se rend compte davantage de la faible orientation internationale de l’économie marocaine par rapport à des pays concurrents.
Ce manque de dynamique, conjugué à la perte de terrain de l’économie nationale, notamment en terme de compétitivité, explique l’aggravation du déficit commercial. En sept ans, de 1998 à 2004, le taux de couverture a chuté de 15 points, passant de 69,7 % à 55 %. 200 millions de DH à peine pour la promotion

Pourquoi alors autant de contre-performances ?
Première réponse évoquée par les professionnels, «la promotion à distance». L’agressivité commerciale fait défaut et les moyens mobilisés sont insuffisants. Le budget promotionnel du Maroc est l’un des plus faibles. Comparé à celui d’autres pays, notre budget est dérisoire. «A peine atteint-il 200 MDH environ lorsque celui de la Turquie est de 770 millions de DH et celui de l’Espagne de 1,6 milliard. Pour sa part, la Grande-Bretagne y consacre 4 milliards, la Corée du Sud 800 millions, la Tunisie et la Malaisie 700 millions», confie un responsable de l’ASMEX.
Autre explication : les exportateurs continuent à offrir des produits aujourd’hui peu prisés sur le marché international. «Le Maroc n’est présent que sur 9 % des 50 premiers produits du commerce mondiale», ajoute-t-on du côté de l’ASMEX. A cela s’ajoute la traditionnelle «perte de compétitivité du tissu productif en raison des coûts des facteurs de production, dont principalement l’énergie et la logistique» en plus de la concurrence exacerbée à laquelle sont confrontées plusieurs filières, le textile et le cuir en particulier.
Autre facteur qui déclasse le Maroc, la structure faiblement diversifiée des exportations, et notamment des produits à faible teneur technologique. Une structure figée depuis plusieurs années, où trônent les produits textiles et cuir (36 %), suivis par les phosphates et dérivés (16 %), les produits de la mer et les produits électriques et électroniques avec, respectivement, 11 et 9 %. L’orientation des flux vers les marchés traditionnels de l’Europe est un autre handicap qui rend les exportations fortement dépendantes du taux de croissance de l’économie du Vieux continent. Même si le produit estampillé du label Maroc est exporté sur 169 pays, deux pays seulement, la France et l’Espagne, absorbent 50 % des exportations (75 % pour l’Union Européenne), au moment où 85 autres pays n’en accueillent que 0,4 %

Le taux de couverture chute à 50 %
Le prix des produits marocains exportés sur le marché international est aussi un facteur explicatif. En effet, l’examen du prix moyen de chaque catégorie montre clairement une volatilité avec une tendance plus marquée à la baisse.
Tous ces problèmes persistent. Et pour 2005, on ne voit pas d’éclaircie à l’horizon. Les chiffres des sept premiers mois donnent d’ailleurs raison aux sceptiques. Les statistiques arrêtées au terme du mois de juillet 2005 font état d’une aggravation notoire de l’ensemble des indicateurs. Comparé à la même période de l’exercice précédent, le taux de couverture a encore perdu 6 points chutant à 50 %. En face, le déficit s’est creusé, atteignant 50,4 milliards de DH en progression de 24,5 %. Les exportations ont baissé de 1,7 % (51,1 milliards de DH) et les importations, flambée du pétrole aidant, ont progressé de 9,8 % franchissant le seuil des 100 milliards de DH (101,5 milliards de DH).
Parmi les produits les plus malmenés figurent bien sûr les articles d’habillement qui ont fait les frais de l’invasion chinoise. Ils ont diminué de 12,5 % par rapport à la même période de l’année dernière. Les fils, câbles électriques ont aussi chuté de 22 %. Une situation qui serait attribuée; selon Hassan Benseddik, chef de la division des exportations au ministère du Commerce extérieur, à la conjoncture internationale difficile que traversent les industries de l’aéronautique et de l’automobile.
Mais à cela s’ajoutent aussi, selon Bouchaïb Barhoumi, industriel du secteur, «le déplacement de la demande internationale vers les pays de l’Est comme la Tchéquie, l’Ukraine, la Pologne ou encore la Roumanie. Le câblage est une industrie très volatile où la main-d’œuvre intervient jusqu’à 40 % dans le coût de production». Le Maroc est encore une fois jugé cher.
Reste que les contre-performances les plus spectaculaires sont enregistrées du côté des fruits et légumes avec respectivement -69 % et -52 %. Les exportateurs ont subi cette année de plein fouet les conséquences de la sécheresse et du gel qui ont frappé le pays. N’empêche que l’offre marocaine est appelée à fournir davantage d’efforts, comme le relève M. Benseddik, notamment en matière d’adaptation à la demande internationale. «La tendance est aux produits bio et semi-industrialisés».

Les produits de la mer échappent au naufrage
Concernant l’emblématique huile d’olive marocaine, la campagne 2004/2005 a été des plus mauvaises, avec une chute de 35 % des exportations. «La récolte de 2004/2005 a été catastrophique. Le peu qui a été exporté est constitué du reliquat de la campagne précédente», explique Murdoche Devico des Huileries de Meknès. 2003/2004 avait en effet été une année record avec une récolte de 110 000 tonnes. Cette année, les opérateurs n’espèrent guère plus de 60 000 tonnes.
Mais ce n’est pas pour autant que le tableau est totalement sombre. Certains secteurs sauvent la face. En tête d’affiche, les produits de la mer, en progression de 25 %, la chaussure et les phosphates et dérivés avec 12 % de plus. Des progressions largement insuffisantes pour faire pencher la balance commerciale du bon côté.
Comment sortir alors de ce cercle vicieux ? Une étude (encore !) a été commandée par la primature pour définir les axes de relance des exportations. Un comité ad hoc, composé de l’ensemble des associations professionnelles intéressées, a travaillé au cours de cette année sur la stratégie de relance. L’étude est aujourd’hui bouclée et devra être présentée prochainement au premier ministre. Parmi ces recommandations, dépasser la situation de «tropisme» dont souffrent les exportations. Il faut désormais cibler les marchés demandeurs et émergents, particulièrement ceux d’Asie (Inde, Chine..) et des deux Amériques. Les conclusions de l’étude favoriseraient aussi un recentrage géographique, une offensive commerciale ciblée et un accompagnement efficace des entreprises à l’export. L’accent est également mis sur le rapprochement de la structure sectorielle des exportations de celle de la demande mondiale. L’intégralité de ces recommandations sera rendue publique à l’occasion des assises de l’export attendues pour novembre prochain. Rendez-vous est donc pris dans deux mois.