Les entreprises de BTP menacées par les Turcs et les Chinois

Huit entreprises turques et 4 chinoises convoitent le marché de l’autoroute
Settat- Marrakech.
Risquant d’être laminées par des prix imbattables, les sociétés
locales en appellent à l’Etat.
Une proportion de 20 à 30 % des marchés pourrait leur être
réservée dans le cadre d’un contrat-programme.

Les chefs d’entreprises marocaines de BTP (Bâtiment et travaux publics) sont inquiets. Et pour cause, les entreprises étrangères commencent à leur mener la vie dure sur le marché des infrastructures. Le phénomène est certes récent, mais les opérateurs locaux, déjà très peu à l’aise sur le plan financier, redoutent une ouverture plus conséquente du marché local. Ils demandent, ni plus ni moins, une attitude bienveillante des pouvoirs publics pour éviter que le secteur ne sombre dans la crise. Bouchaïb Benhamida, président de la FNBTP (Fédération nationale du bâtiment et travaux publics), estime que «l’environnement est aujourd’hui propice à une complicité avec l’Etat pour une protection subtile et intelligente des entreprises afin d’encourager l’émergence des fleurons de l’industrie». Cet appel est motivé par le fait que le Maroc s’est engagé dans une phase d’accélération du rythme de réalisation des infrastructures pour la construction des autoroutes, voies ferrées, stades… Cette phase de construction est jugée unique et difficilement récurrente dans le futur. Il s’agit donc pour eux d’une occasion à ne pas rater.

Les entreprises étrangères présentent des offres largement plus compétitives

La réaction virulente des professionnels du BTP intervient après que l’entreprise turque Dogus eut remporté le marché des deux tronçons de l’autoroute Tétouan-Fnideq et le marché de la voie de contournement de Settat, en présentant des offres inférieures de 34 à 38 % par rapport à la deuxième entreprise en lice, sur la liste des soumissionnaires.
Même si les entreprises turques se sont déjà assuré une audience internationale, les professionnels n’arrivent pas à expliquer ce différentiel de prix. «Si, comme on le prétend, les marges des sociétés marocaines étaient exorbitantes dans les premiers appels d’offres, ces dernières auraient pu rectifier le tir dans ceux qui suivirent. Mais il n’en a rien été parce que ces marges ne sont pas très élevées», explique Mustapha Meftah, directeur de la FNBTP. Selon ce dernier, le problème se situerait plutôt dans une politique d’encouragement des exportations des entreprises turques.
La crainte actuelle pour les professionnels des BTP porte sur l’appel d’offres en cours pour l’autoroute Settat-Marrakech car la liste des présélectionnés comprend, entre autres, huit entreprises turques et quatre chinoises, à côté de trois groupements d’entreprises marocaines. L’effort de l’administration, en vue de partager le marché en lots et favoriser ainsi la PME marocaine, est jugé insuffisant.
Par ailleurs, il est indiqué au niveau de la FNBTP, que si les entreprises étrangères sont les moins chères au niveau des offres initiales, elles deviennent plus chères à l’arrivée dans le cadre de réclamations qui aboutissent généralement à la réévaluation des marchés, épaulées en cela par l’expertise de leurs services juridiques. En revanche, les entreprises marocaines évitent souvent les réclamations pour préserver leurs relations avec les responsables des administrations en prévision d’autres appels d’offres.

La préférence nationale n’est pas retenue dans le futur contrat-programme

Autre force des entreprises étrangères : elles ne rechignent pas à faire appel aux lobbies diplomatiques pour débloquer les litiges. Il est même indiqué que, lors de sa dernière visite en septembre dernier, le ministre de l’Equipement espagnol a déclaré publiquement qu’un des objets de sa visite était de trouver une porte de sortie aux litiges des entreprises de BTP espagnoles avec l’administration marocaine.
A en croire les opérateurs, l’entreprise nationale n’a jamais été bien protégée contre la concurrence étrangère. Même si la préférence nationale a été introduite par Abdelaziz Meziane Belfkih, à l’époque où il était ministre de l’Equipement. «Celle-ci est restée à portée extrêmement limitée», fait-on remarquer. D’une part, cette préférence nationale n’est pas obligatoire et, d’autre part, son taux reste variable, entre 0 et 15 % de la valeur du marché. Selon M. Meftah, les appels d’offres pour lesquels ce dispositif a été appliqué sont insignifiants.
Toujours est-il que dans le cadre des appels d’offres financés par des fonds étrangers, il est difficile d’appliquer des règles de préférence nationale. D’ailleurs, les responsables de le FNBTP ne défendent plus ce concept qu’ils jugent dépassé. Ils favorisent désormais d’autres mesures, comme le partenariat.
C’est autour de ce thème que le contrat-programme entre l’Etat et les entreprises de BTP est en cours de préparation. Ce contrat-programme repose sur une idée simple selon laquelle les entreprises s’engagent à investir dans les moyens humains, financiers et à augmenter leurs fonds propres. En contrepartie des efforts exigés par l’accord, l’Etat leur accorde un certain nombre d’avantages. Il n’est pas question d’instaurer la préférence nationale, mais on envisage d’associer les entreprises marocaines dans tous les marchés d’infrastructures en leur accordant un quota de 20 à 30 % du consortium qui remporterait ces marchés. Pour éviter de favoriser les prête-noms, il est proposé que cette mesure soit accompagnée de critères sélectifs rigoureux dans le choix des entreprises participant à des groupements avec les entreprises étrangères.
De toute manière, l’électrochoc provoqué par les sociétés turques devra servir de leçon. Les entreprises locales doivent comprendre que même quand on bénéficie d’un marché captif, la modernisation et la transparence constituent les seules garanties pour la pérennité