Les élections bloquent le programme «Villes sans bidonvilles»

Les élus ne jouent pas le jeu de peur de perdre leurs électeurs.
21 villes, dont Casa, Fès, Salé,Agadir et Témara,n’arrivent pas à  exécuter leur programme correctement.
Une circulaire du Premier ministre incite les départements concernés à  concentrer leurs efforts.

Après des débuts tonitruants, le programme «Villes sans bidonvilles» (VSB) connaà®t un sérieux problème. En cause, le manque de bonne volonté des autorités locales, un accompagnement social défaillant et l’implication quasi inexistante des populations cibles. Tel est, grosso modo, le constat à  la veille de la célébration du troisième anniversaire du programme.

Si ce programme a permis à  près de 400 000 personnes d’améliorer nettement leurs conditions de vie et d’habitat, près de 18 000 logements, prêts, demeurent vides faute de transfert de bidonvillois. «Si ces unités sont prêtes et ne trouvent pas d’habitants, c’est à  cause du manque d’action volontariste des autorités locales», explique Mohamed Najib Halimi, directeur de l’habitat social et des affaires foncières au ministère de l’habitat et de l’urbanisme.

La situation est si grave il y a deux semaines une circulaire adressée à  dix départements ministériels, dont l’Intérieur, l’Aménagement du territoire et l’Equipement, dans laquelle il incite les départements concernés à  redoubler d’efforts pour dépasser les blocages actuels. Le problème, s’il s’est amplifié, ne date pas d’hier. En juillet 2006, déjà , alors que le programme fêtait son second anniversaire, 16 322 logements destinés à  accueillir les ménages recasés, aux quatre coins du pays, restaient inhabités. 58 477 unités de logements avaient alors été construites au total : un décalage flagrant entre le rythme effréné de construction et celui, beaucoup plus lent, du relogement.

A Nouaceur, 1 000 logements attendent le transfert des bidonvillois depuis plus d’une année
Si, sur les 63 villes qui ont signé avec le gouvernement des conventions «Villes sans bidonvilles», sept sont déclarées effectivement et définitivement débarrassées de leurs bidonvilles, 21 villes aujourd’hui posent problème. En tête de liste des mauvais élèves : Casablanca, bien sûr, o๠le plus grand nombre de bidonvilles est concentré.

Dans la commune de Ben Msik, par exemple, les habitants du bidonville homonyme refusent de prendre possession des 1 000 lots de terrain dont l’aménagement est achevé. «Les bidonvillois refusent de quitter leurs baraques soit parce qu’ils estiment que les lots sont trop petits soit parce qu’ils n’ont pas les moyens de déménager. Et l’autorité locale ne lève pas le petit doigt pour démolir les bidonvilles», s’étonne un cadre de l’Habitat qui travaille directement sur le projet.

A Nouaceur, 1 000 appartements sociaux attendent toujours leurs habitants. «Du moment que l’autorité locale ne mobilise pas les habitants du bidonville, le transfert ne se fera pas», souligne un accompagnateur social. En outre, dans cette localité, ce sont des appartements de 60m2 qui sont cédés à  55 000 DH. «Les gens se sont amusés à  mesurer l’intérieur des appartements de manière très artisanale. Naturellement, la superficie couverte n’était pas celle communiquée au début du projet et figurant sur le contrat de vente. Les concernés ont complètement oublié que cette tâche revient à  un véritable professionnel, géomètre ou architecte, qui prend en compte divers critères, murs et séparations notamment », explique la même source.

A Douar Skouila et Kariane Thomas, des lots de recasement sont prêts aussi, mais les ménages refusent de débourser les 20 000DH nécessaires à  l’acquisition d’un lot de 80 m2 en R+1. «Ni le conseil de la ville ni le ministère de l’intérieur n’interviennent. Ils ignorent que Casablanca n’a jamais eu la chance, depuis l’indépendance, de disposer de 3 milliards de DH en fonds non remboursables pour éradiquer ses bidonvilles », explique une source de l’Habitat.

Marrakech, Tanger, Kénitra et El Jadida à  la traà®ne
A Azrou, 250 lots de terrains attendent depuis deux années. A Rabat, Témara et Salé, le programme bute sur les mêmes contraintes. «C’est à  l’image de la taille de l’enjeu. Témara vient en seconde place après Casablanca pour le nombre de bidonvilles abrités», explique un haut cadre de l’Habitat, voulant garder l’anonymat. Autant le projet est immense, autant la mobilisation autour de ses enjeux demeure en deçà  des attentes », précise-t-il. Ainsi, trois années après son lancement, les dates initialement retenues pour le programme sont chaque fois repoussées et le taux d’éradication ne dépasse même pas le seuil critique de 50% dans plusieurs villes du Royaume.

C’est le cas à  Marrakech qui atteint à  peine 40%. «Ce n’est que tout dernièrement que les autorités de la ville ont pris conscience de l’urgence de la situation et commencé à  se mobiliser.
L’organisation de plusieurs sit-in de bidonvillois sur le passage du convoi royal, il y a quelques semaines, n’y est pas étranger», fait remarquer un observateur.

Tanger et Kénitra ne font pas mieux avec des taux respectifs de 36 et 34%. Ces trois villes doivent en principe se débarrasser de leurs foyers d’habitat insalubre en 2009. Objectif qui semble de plus en plus lointain. D’autres villes, petites ou moyennes, ont même battu des records d’immobilisme, ne réussissant pas à  éradiquer plus de 10% de leurs bidonvilles, pourtant peu nombreux. On peut citer le cas de Boujaâd, qui se satisfait d’un minuscule taux de 2%, est à  citer. El Jadida ne fait guère mieux qu’un timide 3%.Elle était pourtant parmi les premières villes à  signer une convention VSB, en décembre 2004, pour un investissement global de 51MDH. Enfin, initialement fixée à  fin 2006, l’éradication des bidonvilles de Tétouan a été différée sine die.

La convention VSB de cette cité est pourtant, elle aussi, signée depuis près de deux ans et demi. Pourquoi tous ces retards ? S’il est vrai que le décalage entre le rythme des constructions et celui du recasement peut expliquer en partie le dépassement des délais, l’expérience de certaines villes met à  nu un autre problème. En effet, à  quelques mois des législatives, les élus locaux ne veulent pas prendre le risque de déloger les bidonvillois pour ne pas mécontenter leur électorat. Pire, on assiste à  l’instrumentalisation de la question à  des fins politiciennes.

C’est le cas de Fès dont le maire istiqlalien, HamidChabat, n’hésite pas à  endosser, au nom du parti, l’action de lutte contre les bidonvilles et à  l’opposer aux élus du PJD, avec Lahcen Daoudi à  leur tête. Résultat : les élus du PJD font barrage et la capitale spirituelle, qui devait initialement se débarrasser de ses bidonvilles en 2007, ne le fera certainement qu’en 2009, voire 2010.Ce retard est à  imputer au processus du relogement. Une opération dite «en tiroir» qui prévoit de construire les immeubles de relogement sur l’assiette foncière libérée par les baraques démolies. Autre cas, celui de cet élu de l’opposition,maire d’une ville du centre, qui a tenu a garder l’anonymat et qui, sans détour, avance ce qui suit : «Je ne suis pas contre “Villes sans bidonvilles”.

Mais je ne veux pas en parler avant 2009». Pourquoi 2009 ? Tout simplement parce que les élections communales sont programmées cette année-là . Cette attitude peut résumer la position de nombreux élus vis-à -vis de ce programme national. «C’est tellement compliqué que personne ne veut y mettre la main. Les élus ont peur de perdre de nombreuses voix regroupées au sein de leur circonscription. Au même moment, les walis et gouverneurs ne veulent pas ouvrir un dossier qui leur donnerait du fil à  retordre.

Personne n’a envie de voir s’organiser des sit-in et des manifestations devant son bureau», explique cet observateur donnant l’exemple d’un bidonville casablancais qui compte quelque 4 000 ménages. En acceptant de mener à  terme le programme VSB sur ce lieu, l’élu concerné risque de se retrouver avec un électorat morcelé. En définitive, «Villes sans bidonvilles» est l’exemple type de ces projets pourtant salutaires pour le pays mais que les politiciens trouvent normal de saboter pour ne pas perdre d’électeurs. Jusqu’à  quand ?

Bilan
«Villes sans bidonvilles» en chiffres

Au total, le programme VSB, dont le bilan des trois années sera officiellement présenté à  l’opinion publique, le 23 juillet, par Taoufik Hejira, a pour objectif d’éradiquer l’ensemble des bidonvilles identifiés dans 82 villes et communes urbaines au profit de 277 000 ménages résidant dans près de 1 000 bidonvilles. Le coût global de ce programme s’élève à  20,4 milliards de dirhams dont 7,4 milliards de dirhams financés par le budget de l’Etat.

A ce jour, sept villes ont reçu leur label : Khouribga, Béni Mellal, Oued Zem, Bouznika, Essaouira, Fnideq et Fqih Ben Saleh. Une vingtaine le recevra d’ici la fin de l’année, selon le ministère de l’habitat, mais au vu des blocages actuels, on reste sceptique.

Bilan
««Certains responsables au niveau des villes ne sont plus aussi enthousiastes qu’au début»

TAOUFIK HEJIRA
Ministre chargé de l’habitat et de l’urbanisme

La Vie éco : «Villes sans bidonvilles » est bloqué. Pour quelles raisons ?

Taoufik Hejira : Ce programme national qui vise l’éradication de tout foyer d’habitat insalubre a été lancé il y a près de trois années. Depuis, un grand effort a été fourni pour atteindre ses objectifs. Durant cette période, le programme a permis à  400 000 Marocains d’habiter dans un cadre salubre. Mais le programme rencontre effectivement des entraves et des contraintes. On peut les résumer en trois points essentiels. Primo, la mobilisation est différente d’une région à  l’autre et d’une collectivité à  l’autre.

Secundo, le facteur de la pauvreté du tissu social concerné. Il est très difficile de demander une participation financière à  une population très fragilematériellement. Le programme se réalise donc au cas par cas. Et tertio, le programme pâtit de son utilisation à  des fins qui vont à  l’encontre de la noblesse de ses objectifs.

C’est-à -dire ?
Je parle du désengagement de certains partenaires qui subitement ne montrent plus cet enthousiasme qu’ils ont affiché le jour de la signature de la convention. Il faut savoir qu’une convention lie le ministère de tutelle et ses établissements à  l’autorité et à  la collectivité locale. D’une part, l’Etat s’engage à  financer le projet, à  mobiliser du foncier public et obliger les établissements publics, Al Omrane et les Erac, à  se charger de l’exécution du projet.

De l’autre côté, l’autorité locale s’engage à  stopper l’hémorragie de l’habitat insalubre, à  se charger de l’accompagnement social de la population et à  faciliter le transfert. Quand on sait qu’actuellement 18 000 unités de recasement et de relogement sont prêtes et attendent le transfert des habitants, on comprend mieux la difficulté de la situation.

S’agit-il de la responsabilité des élus et des autorités locales ?
Je vous retourne la question. Avez-vous entendu parler d’une ville ou d’une collectivité locale qui n’a pas reçu le budget alloué au VSB ? La réponse est non. A ce stade de l’exécution du projet, les contraintes entravent mais ne bloquent pas la totalité du programme.

Comment comptez-vous gérer ce problème ?
Le jour o๠le gouvernement a décidé de lancer ce projet, ces craintes et ces problèmes étaient connus. Mais notre pays n’avait pas le choix. Il fallait absolument trouver une solution d’urgence à  ces foyers d’habitat insalubre à  travers tout le Maroc. Ces lacunes, nous les gérerons au cas par cas. De toutes les manières, c’est là  l’exercice de la gestion de la chose publique. Et c’est un exercice très courageux.