Les drones encore peu sollicités dans l’agriculture marocaine

Une entreprise fournit depuis 2016 les services du leader européen de l’agriculture de précision Airinov, mais la demande est quasi inexistante. Les prix sont abordables mais les contraintes réglementaires et l’absence d’investissement public et privé dans la R&D bloquent le développement des drones agricoles. Des start-up fondées par de jeunes férus des nouvelles technologies tentent de populariser le recours aux drones agricoles.

Superviser des cultures par télédétection pour s’enquérir de l’état de santé des plantes avec un diagnostic complet, réaliser une topographie d’une parcelle agricole avant de l’aménager, anticiper et optimiser les rendements et la productivité en ayant plus de visibilité, ou effectuer une expertise d’assurance dans de brefs délais. Ce n’est là qu’une partie des promesses de l’agriculture de précision, à l’aide de drones, entre autres, qui feraient pâlir d’envie les agriculteurs marocains. Toutefois, ceux-ci n’ont pas encore accès à cette technologie qui se déploie à grande vitesse sous d’autres cieux.

Seules quelques grandes entreprises agricoles comme les Domaines agricoles s’y essaient. En face, les entreprises qui proposent des services d’agriculture de précision se comptent encore sur le bout des doigts. Parmi elles, l’opérateur majeur de cette niche – naissante – est Etafat, une PME spécialisée dans l’acquisition et le traitement de l’information géospatiale. Fournisseur technologique de plusieurs secteurs dont la construction et les mines, cette entreprise s’est alliée en octobre 2016 avec Airinov, un des leaders européens de l’agriculture de précision, en devenant son distributeur exclusif au Royaume. L’objectif était d’anticiper une éventuelle demande en se positionnant comme précurseur dans ce domaine dans un pays à vocation agricole. Deux ans après, il faut dire que le bilan des deux premières années d’activité est pour le moins maigre. «Le marché réagit de façon positive à l’innovation, mais ne l’intègre pas. On peut dire qu’il est assez conservateur», indique le patron d’Etafat, Kamal Ben Addou Idrissi.

Un des rares clients ayant passé une commande chez Etafat est les Domaines agricoles, qui après s’être fait accompagné au départ, a fini par développer son propre programme. La MAMDA – l’assureur publique opérant dans le secteur agricole – avait quant à elle annoncé, par voie de communiqué en avril 2017, le recours aux drones pour l’évaluation des sinistres, sans donner plus de détails.

Sondés par La Vie éco, les directeurs de plusieurs interprofessions agricoles tournées vers l’export, comme les primeurs et les fruits rouges, ne font pas état de l’utilisation de drones dans leurs activités. «Aucun de nos membres n’utilise les drones», confie le directeur de la Fifel Ahmed Mouflih. Même son de cloche du côté d’Abdeslam Acharki, directeur de l’interprofession des fruits rouges, Interproberries Maroc.

Défis sécuritaires

Pourtant, ce n’est pas le prix des prestations qui pourrait décourager les agriculteurs d’accéder à des services d’optimisation. Du moins, ceux qui ont de grandes parcelles et les moyens qui vont avec. «Des prestations basiques, à savoir l’établissement d’un plan topographique ou d’indices basiques comme le stress ou l’excédent hydrique et le taux de chlorophylle, qui représentes des mines d’informations, ne dépassent pas 150 DH par hectare», explique le patron d’Etafat.

Pour des applications plus pointues de l’agriculture de précision à l’aide de drones, notamment dans tout ce qui a trait à l’optimisation des rendements et de la productivité ou la gestion des risques, tout reste à faire, selon notre interlocuteur. «Les modèles mathématiques qu’on importe avec l’outil technologique sont souvent inadaptés aux spécificités – climatiques, entre autres – de l’agriculture marocaine. Ce qui nécessite de gros investissements en recherche et développement et en expérimentation. Seuls le gouvernement ou les grandes entités publiques ou privées peuvent les consentir», détaille M. Ben Addou Idrissi.

Autre contrainte, les exigences légales d’exploitation peuvent être rédhibitoires. Pour chaque vol prévu, il faut présenter une demande aux autorités locales et attendre le feu vert. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, la direction de l’aviation civile n’intervient pas. Toujours selon notre source, les délais peuvent aller de quelques jours à quelques semaines selon les régions, ce qui est contraignant dans une activité où les interventions sont parfois urgentes. Il faut reconnaître en revanche que les défis sécuritaires liés à l’usage de drones sont importants. Chose qui implique la mise en place d’un cadre légal dédié, estime un observateur dans le secteur agricole.

Des start-up s’y mettent

Malgré toutes ces contraintes, Etafa compte poursuivre son aventure dans ce créneau, estimant que le secteur agricole emboîtera – tôt ou tard – le pas aux autres secteurs – les mines et carrières ou la construction – en matière de recours aux drones.
D’autres opérateurs, de très petite taille cette-fois ci, tentent de populariser l’agriculture de précision à l’aide de drones. Créée il y a quelques mois dans la région du Loukkos, la start-up ADG va lancer sous peu une offre de prestations d’agriculture de précision pour cibler les nombreuses entreprises agricoles opérant dans la filière des fruits rouges. «Nous avons importé une petite flotte après avoir convaincu un premier gros client», confie Yassine Benjdia, qui est lui-même jeune agriculteur et passionné de nouvelles technologies. Croyant dur comme fer aux promesses de l’e-agriculture, le jeune entrepreneur compte jouer sur la puissance du bouche à oreille pour convaincre ses pairs. «Il y a quelques années seulement, peu d’agriculteurs croyaient en le solaire comme alternative énergétique dans notre secteur. Je suis persuadé que les drones seront adoptés une fois que leur impact sera visible», prédit-il. Atlane space (www.lavieeco.com), une autre start-up qui a vu le jour en mars 2016 et qui a reçu plusieurs prix d’entrepreneuriat pour son projet de déploiement de drones intelligents, poursuit toujours son activité de R&D.
En définitive, le chemin est encore long pour que l’agriculture de précision s’impose au Maroc, mais des prescripteurs très convaincus sont en train de défricher le terrain.