Les détails du recensement de 2004

Grà¢ce au Recensement général de la population et de l’habitat (RGPH), réalisé par le Haut Commissariat au Plan (HCP) en septembre 2004

Grâce au Recensement général de la population et de l’habitat (RGPH), réalisé par le Haut Commissariat au Plan (HCP) en septembre 2004, toutes les données statistiques relatives aux conditions de vie, socio-démographiques et de développement humain sont désormais à la portée non seulement des décideurs mais, plus largement, à la disposition du public.

L’exploitation des résultats du RGPH, faite par le HCP, et rendue publique jeudi 16 mars, fournit en effet, et pour la première fois, une photographie de la réalité du pays telle que les pouvoirs publics auront, à l’avenir, du mal à exciper de l’absence de données pour expliquer ou justifier l’échec de telle ou telle politique. Une formulation appropriée de politiques économiques ou de programmes sociaux, ciblant des groupes sociaux et/ou géographiquement bien circonscrits, est maintenant rendue possible : des cartes de pauvreté, désagrégées au possible, puisque atteignant le niveau communal ; des statistiques affinées sur le phénomène de l’analphabétisme, sur le type d’habitat et le statut d’occupation des logements, sur l’état matrimonial de la population, les équipements de base et de confort des ménages, et même sur les langues parlées et écrites au Maroc.

Ainsi, on sait désormais que la pauvreté relative en 2004 a beaucoup baissé par rapport aux données de l’enquête sur le niveau de vie réalisée en 1998/99. En effet, entre ces deux dates, le taux de pauvreté, à l’échelle nationale, a diminué de 5 points, passant de 19 % à 14,2 % – même si, en terme absolu, le nombre de pauvres est resté à peu près le même qu’en 1960, soit environ 5 millions de personnes. En milieu urbain, ce taux a chuté de 13 % à 7,9 % et, en milieu rural, de 27 % à 22%. Mais ces taux cachent des disparités parfois importantes tant au niveau urbain que rural. Ainsi, 55 communes et centres urbains ont un taux de pauvreté inférieur à 5 %, 229 affichent des taux se situant entre 5 % et 15 %, tandis que 39 ont un taux supérieur à 20 %. C’est encore plus vrai en milieu rural où 30 communes seulement ont un taux de pauvreté inférieur à 5 %, alors que dans 348 communes, ce taux dépasse les 30 %.

Mais, au-dela de la connaissance du niveau de pauvreté et de ses ramifications régionales et communales, ce qui est encore plus intéressant, ce sont les corrélations, voire les implications de celle-ci sur les conditions de vie de la population. Par exemple, on sait maintenant que 7,2 % des ménages vivent dans des maisons sommaires ou des bidonvilles, que 12,6 % se bousculent dans un seule pièce, que 39,7 % de la population âgée de 15 ans et plus, soit 8,1 millions de personnes, sont célibataires (parce que les Marocains se marient de plus en plus tardivement certes, mais aussi parce que les conditions pour fonder un foyer paraissent de plus en plus difficiles), que 57,5 % des ménages seulement disposent de l’eau courante, etc. En somme, le HCP met à la disposition de tous une foule d’indicateurs précis à même de faciliter leur travail.

Population : plus de femmes que d’hommes

Le profil démographique par âge de la population marocaine se caractérise par son extrême jeunesse : 31 % ont moins de 15 ans et 41 % moins de 20 ans. Les personnes âgées de 60 ans et plus représentent, eux, 10,3 % de la population. Mais attention : la catégorie populations à charge, c’est-à-dire les plus de 60 ans notamment, risque d’augmenter plus vite qu’elle ne l’a fait jusque-là en raison de l’accès aux soins et de la qualité de la vie. En 1960, les plus de 60 ans représentaient 7 % de la population, et aujourd’hui 10,3 %, et cette tendance ira en s’accentuant. Le poids sur les caisses de retraite est évident.
Mais, aubaine démographique pour le Maroc, l’autre population à charge, les moins de 15 ans, bien que représentant 31 %, a quand même baissé par rapport à 1960 où cette tranche d’âge comptait pour 44 % de la population. En revanche, les jeunes adultes, économiquement actifs, augmentent, leur proportion passe de 49 % en 1960 à 61 % aujourd’hui. Encore faut-il créer suffisamment d’emplois pour transformer cette aubaine en dividendes démographiques

Logement : à peine 7,6% des ménages habitent un appartement

La répartition des ménages par statut d’occupation de leur logement confirme un fait bien connu : l’attachement des Marocains à la propriété. 65,1 % des ménages (3 686 791) sont en effet propriétaires ou copropriétaires de leur logement et 3,1 % (175 927) s’apprêtent à le devenir. Sans doute, les conditions d’accès au crédit logement, en constante amélioration, y sont-elles aussi pour quelque chose. En revanche, et contrairement à une tendance quasi-universelle, liée entre autres à une forte mobilité des travailleurs, la location reste encore peu développée (18,3 % des ménages sont des locataires), et ce malgré la promulgation, ces dernières années, d’une législation sécurisant les propriétaires jusque-là réticents à louer leur appartement.
Mais le fait que 26 % des ménages habitent dans un deux-pièces et 12,6 % dans une seule pièce montre bien qu’il existe encore, et ce n’est pas une nouveauté, une frange importante de la population dont les ressources demeurent très faibles. En y ajoutant les 29 % des ménages qui vivent dans des habitations de type rural et les 7,2 % dans les bidonvilles, on obtient un panorama presque complet des conditions d’habitat d’une grande partie de la population. Tout cela mérite toutefois d’être nuancé car, malgré tout, les améliorations à ce niveau sont appréciables : en 1994, par exemple, 9,2 % des ménages habitaient
des bidonvilles ou des maisons sommaires et, en 1971, ce taux était de 21,4 %

Education : encore 43% d’analphabètes

En dépit des efforts importants déployés dans l’éducation nationale (23 milliards de dirhams de crédits alloués à ce secteur en 2004), près de 43 % de la population âgée de 10 ans et plus (soit 10,1 millions de personnes) sont analphabètes. Il y a là un énorme déficit pour un pays qui ambitionne d’intégrer la société du savoir, et dont l’économie, depuis déjà longtemps, est arrimée à l’Europe. Cette plaie, si l’on peut dire, produit des conséquences en cascade, puisque, on le voit bien, seulement 5 % (1,2 million de personnes) poursuivent en 2004 un enseignement supérieur. Mais cela est peut-être dû aussi à une énorme déperdition des scolarisés au niveau primaire (6,3 millions d’élèves) et du collège (3,3 millions de collégiens) qui, pour une multitude de raisons (échecs scolaires mais aussi difficultés matérielles de poursuivre les études) n’arrivent pas à accéder au lycée (2 millions de lycéens). Autrement dit, en 2004 du moins, l’effectif des étudiants de l’enseignement supérieur représentent seulement 18,5 % des élèves du primaire

Etat matrimonial : 8 millions de célibataires

Les personnes mariées représentaient les deux tiers des personnes âgées de 15 ans et plus au début des années 70; elles ne sont plus aujourd’hui qu’un peu plus de la moitié (52,8 % ou 10,7 millions). Le célibat, en revanche, a augmenté en passant, sur la même période, de 25 % à près de 40 % de la population (âgée de 15 ans et plus, évidemment). Parmi la population des célibataires, les hommes – sans surprise – sont plus nombreux (4,5 millions) que les femmes (3,5 millions). Plus significatif encore, les hommes sont célibataires à 98 % dans la tranche d’âge 20-24 ans et à 78 % dans la tranche 25-29 ans.
Une autre tendance qui se dégage de l’évolution de la société et de l’état matrimonial des Marocains apparaît aussi dans le nombre de divorcés (près de 400 000 personnes, soit 2 % de la population concernée) où la proportion des femmes est plus élevée (325 528) par rapport aux hommes (72 445). Mais ce qui est frappant, c’est surtout le nombre extrêmement élevé de veufs : 1,1 million de personnes (5,6 %) dont 1 million de femmes veuves et 85 930 hommes veufs.
Dans les sociétés traditionnelles, ce phénomène n’est cependant pas étonnant, puisque les femmes se remarient moins lorsqu’elles perdent leur conjoint, ce qui est l’exact contraire s’agissant des hommes

14,2% des Marocains sont pauvres

En terme relatifs, la pauvreté au Maroc a sensiblement diminué : elle est aujourd’hui de 14,2 %, soit 4,2 millions de pauvres. Mais dans l’absolu, le Maroc a quasiment le même nombre de pauvres qu’en 1960. Comme à peu près partout, c’est dans le monde rural que le phénomène sévit le plus : 22 % contre 7,9 % en milieu urbain. Lors de l’enquête sur le niveau de vie des ménages de 1998/99, ces taux étaient respectivement de 19 %, 27 % et 13 %. Il y a donc un recul net mais pas suffisant. Mais la disparité dans la distribution du phénomène de pauvreté n’est pas seulement entre le rural et l’urbain, elle existe aussi à l’intérieur de l’urbain et du rural et entre les régions. Exemples : dans le Gharb-Chrarda Bni-Hssein, le taux de pauvreté est de 20 %, niveau le plus élevé, contre près de 3 % à Oued-Dahab-Lagouira

Langues : 28,3% seulement parlent le tamazight

Phénomène lié à l’analphabétisme, 4,1 millions de personnes, sur les 23,7 millions de personnes âgées de 10 ans et plus (soit 17,3 %), ne parlent que l’arabe. Au niveau local, ce sont 71,7 % de la population totale qui n’utilisent que l’arabe pour s’exprimer, et 28,3 % le tamazight. Les locuteurs en arabe et en français représentent 30,3 %. Seuls 9,1 % parlent l’arabe, le français et autres

Equipement : la télé plus répandue que l’eau potable

Des améliorations notables sont introduites dans le cadre de vie des Marocains en matière d’équipement de base, même si, cela va de soi, il reste beaucoup à faire. 71 % des ménages disposent de l’électricité, 84 % d’une cuisine, 81 % de WC, mais seulement 57,5 % de l’eau courante. Le même constat peut être fait s’agissant des équipements domestiques de «confort». Aujourd’hui, ce sont 76,4 % des ménages (4,3 millions) qui disposent de la télévision. C’est beaucoup si l’on tient compte du fait qu’en 1985, seulement 37 % possédaient cet équipement plutôt banal aujourd’hui. Le constat est encore plus sévère s’agissant du taux de pénétration des micro-ordinateurs : un peu moins de
120 000, soit 2,1 % des ménages à posséder cet outil. Le téléphone portable, en revanche, est bien diffusé (60,6 % des ménages en possèdent au moins un portable), résultat de la libéralisation de ce segment de la téléphonie. Le téléphone fixe, quant à lui, a une très faible pénétration puisque seulement 14,4 % des ménages en disposent

Le Maroc ne doit pas courir le risque de devenir vieux avant d’être riche

Les Marocains vivent mieux, plus confortablement et plus longtemps, c’est indéniable et visible à l’œil nu, toutefois la société reste très inégalitaire en termes de revenus, de patrimoine, et d’accès aux utilités publiques. Ces inégalités profondes sont accompagnées par des fractures transversales qui constituent autant de menaces de cohésion sociale.
Sur le plan de la population, il est normal que l’on ait plus de femmes que d’hommes en raison d’une espérance de vie plus élevée pour ces dernières. La différence est de quatre ans environ. Il faut aussi relever le fait que nous sommes dans une période d’aubaine démographique où la population à charge (moins de 15 ans et plus de 60 ans) a relativement baissé. Il faut en profiter et ne pas courir le risque de devenir vieux avant d’être riche. C’est là une opportunité à saisir pour le Maroc. Par ailleurs, il faudra tenir compte du vieillisement de la population, de manière globale. En 2040, nous aurons un profil démographique similaire à celui de la France aujourd’hui. Le système des retraites devra en tenir compte, notamment par l’allongement de la durée d’activité, au lieu des départs anticipés et autres retraites à 55 ans.
Concernant l’état matrimonial de la population, une nouvelle donne a fait son apparition : la quasi-extinction de la fécondité des jeunes qui ont entre 18 et 30 ans. Elle a pour cause non seulement le mariage tardif, mais également la difficulté de disposer d’un logement propre (acquis ou loué) pour les jeunes couples, le chômage et la panne de l’ascenseur social. Cette baisse de fécondité est préoccupante. Dans les villes, nous sommes descendus au seuil de renouvellement de la population.
Quant à l’éducation, il faut bien souligner qu’en dépit des efforts entrepris ces dernière années, le rythme de baisse du taux d’analphabétisme est faible. Depuis l’indépendance, nous avons gagné un point par année. Ce qu’il faut combattre n’est pas tant le taux d’analphabétisme actuel que le grossissement des rangs provoqué par les déperditions et abandons scolaires. Le système éducatif est en faillite relative et on perd des ressources à chercher des réalisations quantitatives au détriment de la qualité des formations.
Enfin, en matière de logement, on notera que le taux élevé de ménages qui disposent d’un bien immobilier est en grande partie dû au fait que, dans le monde rural, tout le monde est quasiment propriétaire. Mais, il faut bien se dire que l’accès à la propriété pour tous est un mythe et un non-sens économique.
En résumé, si l’on prend l’ensemble des indicateurs, il y a aujourd’hui la nécessité de recentrer la politique macro-économique et les politiques sectorielles pour être en mesure de décider d’affecter ex ante les fruits de la croissance au lieu d’être condamnés perpétuellement à essayer d’atténuer après coup le sort des laissés-pour-compte de la croissance et du marché. En une phrase, il faut replacer l’homme comme moteur essentiel et finalité ultime du développement

Abdeljalil Greft-Alami Expert, consultant international auprès de la Banque Mondiale, du PNUD et de l’OMS.