Les critiques de la Banque mondiale à  propos de la lutte contre la pauvreté

L’institution estime que la lutte contre la pauvreté passe non seulement par une croissance soutenue mais aussi par une répartition équitable de ses fruits.
Elle préconise une réforme agraire visant à réduire la part accordée aux cultures céréalières peu productives.
La dépense publique trop élevée génère un manque à gagner en termes de croissance.

O n connaît désormais avec plus ou moins de précision le nombre de pauvres au Maroc (quelque 4 millions de personnes) et la distribution géographique de la pauvreté, avec la carte établie, il y a trois mois, par le Haut commissariat au Plan.
Tout le problème est de savoir maintenant quelles politiques mettre en place pour lutter efficacement contre ce phénomène, qui a certes beaucoup régressé (en passant de 42,3 % en 1970 à 23,5 % en 1984/1985 puis à 17,3 % en 1998/1999 et enfin à 13,7 % en 2000/2001) mais qui n’en reste pas moins préoccupant.
C’est ce à quoi s’est attelé le bureau de la Banque mondiale à Rabat en élaborant un rapport sur la pauvreté intitulé «Comment comprendre les dimensions de la pauvreté pour en améliorer l’appréhension à travers les politiques publiques».
Selon ce rapport, l’atténuation de la pauvreté au Maroc «passe sans équivoque» par une croissance économique soutenue. Venant de la Banque mondiale, cette proposition n’est ni nouvelle ni surprenante. Sauf que l’institution de Bretton Woods – et c’est un message qu’elle tente de véhiculer depuis un certain temps – précise bien que cette croissance demeurera insuffisante pour combattre la pauvreté tant que ses fruits ne sont pas équitablement répartis ; à la fois dans l’espace et par catégories socio-économiques.

La croissance de l’agriculture bloquée par un système incitatif inadapté
Le rapport note que le gouvernement a entrepris un certain nombre de réformes importantes pour la mise à niveau du secteur privé et l’amélioration du climat des affaires (code du travail, nouvelle loi bancaire, réforme de l’administration des douanes, chantier de réforme de l’administration, etc.), dont l’impact sur le niveau de la croissance est certain. Mais au Maroc, rappelle la Banque mondiale, la croissance globale étant très fortement corrélée à la croissance agricole, le sort des 60 % de pauvres (et 47 % de la population totale) qui habitent dans les régions rurales et vivent de l’agriculture en dépend grandement. La question qui se pose donc est la suivante : en attendant que la croissance s’autonomise par rapport à l’agriculture (et ce n’est pas pour demain !), comment faire pour que la valeur ajoutée agricole s’améliore ? Les experts de la Banque mondiale expliquent que «la cause la plus importante de l’absence de croissance de l’agriculture est due à la structure incitative, engendrée par une politique de protection douanière et de subvention interne qui favorise les cultures de faible valeur de substitution des importations par rapport aux exploitations à valeur plus élevée». Il en résulte une expansion de la production céréalière au détriment des cultures à valeur plus élevée pour lesquelles, selon le rapport, le Maroc a plus d’avantages économiques et techniques que d’autres pays. A partir de là, la Banque mondiale estime que pour augmenter la productivité agricole et réduire sa variabilité, une réforme agraire qui découragerait les cultures céréalières trop fortement dépendantes des précipitations au profit des cultures à valeur ajoutée plus élevée, paraît nécessaire.

Des filets sociaux sont nécessaires pour protéger les plus vulnérables
Seulement voilà : les pouvoirs publics sont conscients des problèmes que pose aujourd’hui le système de protection de la céréaliculture (la preuve, une réforme partielle est en cours), mais comment démanteler ce système sans pénaliser les ménages, en particulier les pauvres ! Autrement dit, quel sera le coût d’une telle réforme ? Si tout le monde sait, sommairement, que les producteurs en seraient les grands perdants, alors que les consommateurs en profiteraient au contraire (le blé étant moins cher à l’importation que produit localement), nul en revanche n’est en mesure de prévoir l’impact réel d’une telle réforme sur les uns et sur les autres ; car la dichotomie producteurs/consommateurs et ruraux/urbains en termes de retombées négatives ou positives, n’est pas toujours avérée ni toujours aussi tranchée. La Banque mondiale justement, grâce à une méthodologie nouvelle (qu’il serait fastidieux de rapporter ici), a pu identifier avec précision les groupes de ménages, les régions et les milieux qui seraient affectés par la réforme de la filière céréalière.
Ce faisant, les pouvoirs publics disposent désormais d’un tableau de bord précis qui leur permet, s’ils le désirent, d’entamer cette réforme et de prévoir des filets de protection pour préserver les populations vulnérables pendant la période de transition ; les fruits des réformes se faisant généralement sentir sur les moyen et long termes.
Pour la Banque mondiale, le développement des outils statistiques et la collecte des données sont primordiaux pour opérer les réformes nécessaires à l’amélioration de la croissance sans que cela engendre des perturbations dans le tissu social. Tant il est vrai que la croissance ne favorise le développement que si elle profite à tous, sachant par ailleurs que le fait que cette croissance profite à tous l’améliore sensiblement et la rend pérenne.
Ce qui est valable pour l’agriculture l’est tout aussi bien pour les autres secteurs. Ainsi, par exemple, de la réforme de l’administration et plus particulièrement l’assainissement des finances publiques.

Critique sévère sur la répartition des dépenses sociales
Selon la Banque mondiale, si le déficit budgétaire (qui pourrait atteindre 6 % au terme de l’exercice 2004) n’était pas ramené à environ 3 % sur le moyen terme, la dette pourrait grimper à 88 % du PIB d’ici 2012, absorbant ainsi plus de 6,5 % de ce PIB en paiement d’intérêts. Il faut donc nécessairement, pour réduire ce déficit, améliorer les recettes mais aussi couper dans les dépenses, qu’elles soient salariales ou autres. Il se trouve que cette exigence de réduction du déficit coincide avec le lancement par le gouvernement d’un vaste programme de développement (habitat, routes, scolarisation, etc.) dont l’objectif justement est de stimuler la croissance et d’améliorer les conditions sociales de la population.
Pour maintenir et mener à bien cet ambitieux programme sans que cela n’alourdisse le déficit public, la Banque mondiale souligne la nécessité de bien gérer la dépense publique et, pour cela, de disposer d’une information précise et détaillée sur sa destination. Les précédentes études de la Banque mondiale – mais pas seulement – avaient déjà démontré en effet que les budgets faramineux que l’Etat a engagés en faveur des secteurs sociaux n’ont pas toujours bénéficié à ceux qui en ont le plus besoin. Souvent, ce sont les plus riches qui en profitent le plus. Exemple : les 20 % les plus riches de la population profitent 3,5 fois plus que les
20 % les plus pauvres de la subvention allouée aux services externes des hôpitaux, et seulement 13 % des dépenses de santé profitent aux plus démunis. On pourrait multiplier ces exemples à volonté ; il reste que, tel un malade dont il faut diagnostiquer le mal avant de lui prescrire une thérapie, la pauvreté, pour la combattre efficacement, doit être connue dans ses moindres détails et dans ses innombrables ramifications .

La Banque mondiale estime que pour augmenter la productivité agricole et réduire sa variabilité, une réforme agraire qui découragerait les cultures céréalières trop fortement dépendantes des précipitations au profit des cultures à valeur ajoutée plus élevée, paraît nécessaire.