Les commerçants s’en mettent plein les poches pendant Ramadan !

Viandes rouges et blanches, poisson et fruits et légumes se vendent beaucoup plus cher que d’habitude. Les mesures prises par le gouvernement pour assurer l’accessibilité à certains produits ont des effets mitigés. Les détaillants sont accusés de profiter de la frénésie d’achat des consommateurs pour augmenter les prix sans raisons.

Ramadan est le mois du jeûne, mais c’est aussi la période de l’année durant laquelle la consommation explose. Par conséquent, les prix des denrées alimentaires s’envolent, passant parfois du simple au double. Pour ce Ramadan 2016, les prix sont encore plus élevés que ceux enregistrés l’année précédente, bien que les autorités aient assuré que les différents produits seront disponibles en quantités suffisantes. «Nous avons pris toutes les mesures pour que les marchés soient largement approvisionnés et ainsi répondre à la demande», affirme Mohamed El Ouafa, ministre des affaires générales et de la gouvernance. Selon des commerçants, qui prévoient une importante augmentation des prix des aliments durant les 15 premiers jours du mois sacré, la simple loi de l’offre et de la demande ne suffit pas pour expliquer cette traditionnelle hausse des prix avant et pendant Ramadan. La conjoncture difficile qu’a connue l’agriculture à cause du déficit pluviométrique y est pour beaucoup, constate un professionnel du secteur des viandes rouges. «Les éleveurs et les chevillards ont accusé énormément de pertes. Par conséquent, ils n’ont que Ramadan pour réaliser des marges confortables, puisque la consommation va connaître une chute durant les trois mois qui suivent car il y aura les vacances, la rentrée scolaire et  Aïd Al Adha», développe le professionnel. Un curieux raisonnement économique qui coûte en tout cas cher au consommateur.

Cette remontée des prix, principalement des viandes rouges et blanches, du poisson et des fruits et légumes, était très perceptible avant même le début du Ramadan. «Le kg de viande rouge vendu à 50 DH aux abattoirs municipaux de Casablanca a frôlé les 65 DH la veille du mois sacré et pourrait atteindre 70 DH durant les deux premières semaines de ce mois», confirme le régisseur des abattoirs. «Concernant les abats (ndlr : produits dont la consommation connaît un pic pendant Ramadan), en l’occurrence le foie et le cœur, le prix de gros a atteint 150DH/kg et va encore augmenter». Chez les bouchers, le kilo de viande rouge est affiché entre 75 DH et 90 DH en fonction des quartiers et celui des abats à 170 DH.

Même son de cloche du côté des professionnels du secteur des volailles. Après la stabilisation à 16,5 DH/kg vif (durant la dernière semaine de mai) sur le marché de gros, les prix ont de nouveau remonté pour atteindre 19 DH. Chez les détaillants, on affiche un prix de 23 DH/kg.

La viande de dinde, considérée comme l’un des produits les plus demandés durant le mois sacré par les ménages à faible revenu s’est renchérie. Dans la grande distribution, le filet est vendu à 60 DH/ kg contre 45 DH quelques jours plus tôt. Le prix est même plus élevé dans les boucheries : des étiquettes à 80 DH ont été aperçues dans certains quartiers de Casablanca.

La hausse des prix de certains produits a commencé avant Ramadan

Le prix des œufs suit une trajectoire identique malgré la décision du gouvernement de baisser les droits de douane de 40 à 10% entre le 15 mai et le 15 juin 2016, dans la limite de 4000 tonnes. Entre la journée du 6 juin et celle du 7 juin (1er jour du Ramadan), les prix au gros ont augmenté de 6,5%. Au détail, le prix des œufs de petit calibre est remonté à 1,5 DH, celui de gros calibre à 2 DH. Les œufs «beldi» se vendent à 3 DH contre 2 DH il y a quelques jours. Preuve effectivement que les mesures prises par le gouvernement ont, à tout le moins dans ce cas précis, des effets peu significatifs.

Les produits de la mer ne sont pas en reste. «Le prix de la sole et du merlan varie entre 90 DH et 120 DH en fonction du calibre et des quartiers. Les crevettes, elles, sont vendues entre 120 DH et 150 DH le kg», explique un commerçant qui confirme toutefois que ce sont les mêmes prix affichés par les détaillants durant les Ramadans précédents. En revanche, le prix de la sardine a enregistré une hausse de 70% sur le marché de gros, passant de 10 à 17 DH/kg. Sur le marché de détail, ce poisson très populaire est vendu entre 20 et 25 DH, voire 30 DH dans la grande distribution.

Le gouvernement se dit ferme sur l’affichage des prix

Les consommateurs ayant fait leurs courses la veille de Ramadan ont eu également une grande surprise sur les rayons des fruits et légumes. En guise d’exemple, le prix des oranges a atteint 8 DH le kilo et celui des bananes 18 DH. Le citron et l’avocat se vendent à 15 et 45 DH. Selon Fathallah El Bacha, vice-président de la Fédération nationale des marchés de gros, les prix vont augmenter davantage et s’empresse de dégager la responsabilité de sa profession. «Les grossistes font de leur mieux afin que les prix restent accessibles. Nous gratons sur nos marges pour permettre aux consommateurs de s’approvisionner à des prix acceptables. Cependant, le problème se pose surtout chez les détaillants qui, eux, réalisent des marges trop importantes, surtout en cette période. Un produit vendu à 10 DH sur le marché de gros arrive chez les consommateurs à 20 DH, voire plus», explique-t-il. On se retrouve face à un éternel problème qui, sur un marché libre, est difficile à résoudre. La régulation ne peut se faire qu’en amont, mais encore faut-il que tous les acteurs jouent le jeu.

Ainsi des légumineuses dont les prix sont élevés sur les marchés internationaux. Le gouvernement a suspendu les droits de douane à l’importation des lentilles et des pois chiches entre le 1er mars et le 15 juillet de cette année. Il table sur l’importation de 13 000 tonnes de lentilles et 18 000 t de pois chiches. «Cette mesure permettra d’approvisionner le marché de ces produits à des prix réduits et avec une haute qualité», déclare Mohamed El Ouafa. Là aussi, la mesure semble plus profitable pour les commerçants. Que ce soit dans la distribution moderne ou traditionnelle, les prix de ces deux produits très utilisés dans la préparation de la «hrira» ont augmenté de 20%.

Les dattes sont aussi relativement touchées. Néanmoins, il y a des produits pour tous les budgets. «Les prix de détail varient entre 30 DH pour les variétés d’entrée de gamme et 160 DH pour le «Majhoul», produit localement ou importé de Jordanie», explique un importateur qui ajoute par ailleurs qu’il faut 30% de plus pour se payer la même quantité d’épices. A l’en croire, la hausse des prix des produits d’assaisonnement n’est pas due à la faiblesse des stocks, mais plutôt aux barrières à l’importation. «Pour ce type de denrées alimentaires, le vrac représente plus de 70% des produits vendus. Or, cette année, les autorités ont serré les conditions d’entrée des produits, de nombreux importateurs ont vu leurs marchandises saisies ou refoulées pour des raisons qui ne posaient pas de problèmes auparavant», confie cet importateur.

Le ministre des affaires générales et de la gouvernance n’est pas du même avis. «De nombreux grossistes importent des produits de fin de série à l’occasion du Ramadan et de la saison estivale. C’est pourquoi une commission interministérielle a été constituée pour chasser ces opportunistes qui inondent le marché par des produits de faible qualité et proches de la date de préemption». Et d’ajouter, «nous nous sommes attaqué également aux ateliers qui fabriquent des produits impropres à la consommation à l’occasion du Ramadan. Ce contrôle durera pendant tout le mois de sacré et la saison estivale. Nous allons sanctionner toute personne qui envisage d’introduire des produits illégaux sur le marché national». Pour des grossistes, la lutte contre les hausses «sauvages» ne peut aboutir en l’absence de contrôle des prix chez les détaillants qu’ils accusent de ne pas répercuter sur les prix au consommateur leurs efforts de réduction des marges.

Comme il n’y a quasiment plus de produits alimentaires dont les prix sont administrés -ne reste en gros que la farine nationale et le sucre-, le ministre des affaires générales et de la gouvernance entend s’y prendre autrement.

«Les détaillants seront obligés d’afficher les prix. Des commissions feront des tournées quotidiennes pour observer les tarifs. Ainsi, tout commerçant qui appliquera des prix exorbitants pour les aliments de base ayant bénéficié d’une réduction des droits de douane sera sanctionné. Cette année nous allons sévir pour garantir la disponibilité des produits et la stabilité des prix pour les consommateurs», prévient Mohamed El Ouafa.

L’ONSSA a démarré ses missions depuis février dernier. «C’est en cette période que les producteurs et les importateurs commencent à se préparer pour le marché du Ramadan», développe un responsable. Et d’ajouter, «nous nous sommes attaqué aux importateurs et aux ateliers de fabrication déjà identifiés pour des pratiques non conformes à la loi». L’office, en coordination avec les préfectures a créé des commissions qui assureront des contrôles quotidiens sur tout le territoire national. «Notre objectif est de réduire au maximum les quantités de produits impropres à la consommation introduits sur nos marchés», conclut le responsable.