Les champions de la pollution au Maroc

L’OP, la Samir, les cimenteries, les huileries, les industries chimiques sont en tête de liste.
20 milliards DH de dégà¢ts par an dus à  la pollution, ce qui représente 8,1 % du PIB.
Coût de la dépollution des unités industrielles : 1,5 milliard DH.

Sécheresse prolongée dans certaines parties du monde, montée du niveau des océans, dégradation de la qualité de l’air et du cadre de vie en général… La pollution fait des ravages dans le monde entier. La faute en incombe en grande partie à  l’activité industrielle. A ce niveau, le Maroc ne fait pas exception à  la règle. Si, comme le souligne Driss Ben Sari (voir encadré p.16), professeur universitaire, expert auprès de l’Unesco en matière d’environnement, «chaque activité humaine est polluante par définition», l’intensification de cette activité, essentiellement à  caractère industriel, dans plusieurs régions du pays, détériore sérieusement la nature environnante. La dernière étude publiée en 2004 par le ministère de l’aménagement du territoire, de l’eau et de l’environnement sur cette pollution industrielle le montre bien. Ce travail de recherche a porté sur 220 activités industrielles et 6 287 unités de production. Au total, 81 activités ont été jugées «significativement polluantes». En tête arrivent les industries de l’agroalimentaire qui génèrent 68 % des rejets toxiques et organiques, suivies de loin par la chimie-parachimie avec 20 %. Les industries du textile et cuir arrivent en troisième position avec près de 10 % alors que la contribution des industries mécaniques et électriques est négligeable (1%). «Cette pollution est dite structurelle puisqu’elle entre dans le process de fabrication de ces industries», souligne M. Ben Sari. Par contre, une pollution accidentelle due à  un certain nombre de «catastrophes technologiques» est envisageable. L’exemple de l’incendie qu’a connu la raffinerie de la Samir en novembre 2002 à  Mohammédia est édifiant.

Autre constat : la concentration de cette pollution industrielle en milieu urbain et sur la côte atlantique. Tout naturellement, le bassin côtier atlantique abritant le Grand Casablanca arrive en tête avec près de 35 % du total des charges de pollution rejetées, suivi par le Sebou avec 28 % et, loin derrière, par le Tangérois, le Drâa, l’axe Safi-El Jadida et le Souss avec des contributions respectives de 11 %, 5,5 %, 5 % et 4 % du total des rejets toxiques. «Cette tendance, tout aussi bien pour les activités industrielles les plus polluantes que leur concentration géographique, n’a pas changé durant les dernières années», explique un cadre du ministère de l’environnement.

Les cimenteries, premières unités industriellesà  se mettre à  niveau
Mohamed Bedhiri, professeur universitaire et chercheur en environnement, tient cependant à  mettre en exergue les avancées réalisées par quelques secteurs industriels en matière de respect des normes environnementales telles que reconnues au plan international. Il donne l’exemple des cimenteries qui ont quasiment toutes initié des projets de dépollution. «Actuellement, trois d’entre elles respectent la norme ISO 14000 qui est la référence mondiale en la matière», souligne cet expert. Lafarge peut être citée en exemple grâce à  son projet de production d’énergie électrique éolienne à  Tétouan (projet MDP depuis septembre 2005) en plus d’un grand projet de dépollution à  Fès portant sur plus de 17 MDH, qui a bénéficié en 1998 de l’appui financier du gouvernement et de l’agence allemande KWA. Ciments du Maroc lui a emboà®té le pas en initiant deux projets de dépollution de plus de 9 MDH dans son usine de Marrakech et de près de 2,5 MDH à  Safi, projets ayant également bénéficié de l’aide de l’Etat. «Tout bon manager se doit de faire un effort pour la gestion des ressources naturelles et énergies dont dépend son industrie. Secundo, et comme le secteur du ciment est une industrie très capitalistique, nous avons besoin, pour continuer d’exister sans pression, de développer un meilleur rapport avec l’environnement et refléter ainsi une excellente image de marque.
L’obtention d’autorisations auprès des communes ne s’en fera que plus facilement», explique Mohamed Chaà¯bi, PDG de Ciments du Maroc et président de l’Association nationale des cimentiers. «Enfin, notre action en tant que cimentier s’inscrit tout simplement dans un souci de citoyenneté, de respect de l’environnement, de responsabilité sociale», souligne-t-il. Il est indéniable que la prise de conscience est palpable chez certains chefs d’entreprises. Mais tous ne franchissent pas le pas en initiant des projets de dépollution. «L’explication est simple. Dans notre pays, il n’y a que les grandes entreprises qui ont la possibilité, matérielle évidemment, d’initier un projet de dépollution», explique un cadre du département de l’environnement, qui estime à  1,5 milliard de DH le coût de la dépollution de l’industrie.

Dépolluer, à  quel prix ?
Serait-ce la facture qui refroidirait les chefs d’entreprises ? Abderrafà®i Megzari, ancien directeur général de La Monégasque, leader dans le domaine de l’industrie des conserves de poissons, anchois notamment, répond par la négative. «Il y a quelques années, j’avais initié une étude de dépollution qui avait fait ressortir le niveau de rejet toxique de notre usine, ainsi que les dégâts pour la petite ville de Mehdia. L’étude, élaborée avec le Fodep, a fait ressortir un investissement de 6 MDH pour dépolluer toute notre installation industrielle. Malheureusement, ce projet n’a pas été mené, non pas à  cause de son coût, mais parce que nous avons constaté que, tant que les rejets de déchets organiques en amont du Sebou ne diminuaient pas, il ne servirait à  rien de dépolluer tout près de l’embouchure. L’impact sur l’environnement aurait été très minime par rapport aux investissements à  engager», explique-t-il.

Autre industrie qui souffre d’une mauvaise image, la plasturgie. Mais Mamoun Marrakchi, président de l’association du secteur, se défend de cette étiquette d’industrie polluante. «Contrairement aux idées préconçues, la plasturgie est une industrie qui pollue beaucoup moins que les industries de transformation de papier, verre ou acier. Nos usines consomment le moins en ressources naturelles et rejettent le minimum de déchets», explique-t-il. «Mais il se trouve que nous payons le prix de cette pollution visuelle que constituent les millions de sacs en plastique libres dans la nature. Ce sont des produits issus du secteur informel fabriqués à  hauteur de 70 % à  base de déchets recyclés».

Des lois votées mais non respectées faute de moyens
Apparemment, le coût ne constitue pas une barrière. Mieux, ceux qui veulent engager des actions de dépollution peuvent s’appuyer sur le Fonds de dépollution (Fodep), créé en 1998 grâce à  deux lignes de financement mises à  la disposition du gouvernement marocain par l’agence allemande. D’un total de 240 MDH, cette aide a été répartie en trois tranches. La première, d’un montant de 90 MDH, a démarré en 1998 et a concerné toutes les unités industrielles. La seconde, d’un montant de 100 MDH, était quant à  elle réservée en priorité aux PME-PMI. Devant la faiblesse des résultats enregistrés, les initiateurs du fonds ont décidé en 2004 de revenir à  la formule initiale avec, toutefois, un seuil de 400 MDH de total bilan à  ne pas dépasser pour l’entreprise éligible. La troisième tranche concerne 50 MDH, mais n’a toujours pas été activée. Autre mécanisme, pour les entreprises qui projettent un investissement destiné à  rejeter moins de carbone dans l’atmosphère, la possibilité de faire financer partiellement leur projet par des pays qui dépassent leur quota de pollution. Baptisé Mécanisme de développement propre (MDP), le projet commence à  donner des résultats avec notamment les deux parcs éoliens de Lafarge, à  Tétouan, et de l’ONE, à  Essaouira, ainsi qu’un investissement dans l’énergie solaire initié par l’OCP en avril 2006.

Enfin, il faut noter que, d’un point de vue législatif, un arsenal juridique existe, certes, mais reste sur le papier et «n’a pas pu apporter un véritable changement», souligne Mohamed Bendhir. Il donne l’exemple de la loi sur la pollution de l’air qui ne peut être appliquée faute de moyens humains, de cadres formés en matière de gestion des risques environnementaux.
Finalement, en l’absence d’actions vigoureuses, «le coût des dommages infligés à  l’environnement au Maroc dépasse de loin les normes internationales», souligne ce chercheur. Les pertes provoquées par la pollution se montent à  20 milliards de DH, soit 8,1% du PIB. A ceci s’ajoutent bien évidemment les pertes engendrées en matière de déforestation (le Maroc perd annuellement plus de 30 000 hectares de forêts) ainsi que la disparition de près de 22 000 ha de terres arables chaque année. Une lourde charge pour les générations futures.

PALMARES
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OCP
L’office arrive en tête de liste des entreprises polluantes au Maroc. Sa seule usine à  Jorf Lasfar déverse chaque année quelque 3 millions de tonnes de phosphogypse (toxique pour le poisson) au large des côtes. Mais la prise de conscience de la nécessité d’Å“uvrer pour le respect de l’environnement a poussé le management de l’office à  initier de nombreuses opérations écologiques. En 1997, l’OCP a été parmi les premières entreprises à  signer le protocole «Responsible Care», initié par la Fédération de la chimie et la parachimie. En parallèle, plusieurs actions ont ainsi été menées ces dernières années, notamment le boisement et le reboisement au niveau des villes et des sites o๠il exerce ses activités et ce à  raison de 350 000 arbres par an.

SAMIR
C’est la ville de Mohammédia qui est frappée de plein fouet par la pollution de cette raffinerie. La qualité de l’air de la cité des fleurs s’en ressent d’ailleurs fortement. Une étude menée par un chercheur universitaire marocain en 2002, a démontré de très forts taux de dioxyde de soufre (SO2) et de gaz carbonique (CO2), avec plus du double du taux maximum reconnu par les normes internationales. Pour minimiser ce risque de pollution de l’air, mais aussi marine, Samir a entrepris en 2005 un ambitieux programme de modernisation dont le principal objectif est l’amélioration des performances écologiques de la raffinerie de Mohammédia. Coût de ce programme : 816 millions de dirhams.

Huileries
Le rejet des margines (déchets organiques liquides) est estimé à  250 000 m3 /an environ. Ces margines posent un sérieux problème lors de leur évacuation sans aucun traitement vers des milieux naturels tels que les cours d’eau et les eaux souterraines. Les grandes huileries ont entrepris différentes actions pour diminuer leur impact sur l’environnement. En 2004, Lesieur a inauguré une station de traitement de cette pollution sur le site de production de Aà¯n Harrouda (investissement de plus de 13 MDH). La même année, Savola a inauguré une station pareille à  Berrechid avec un investissement de plus de 6 MDH. Les deux projets ont bénéficié de l’aide du Fodep à  hauteur de 40 % de l’investissement engagé.

Industries des détergents
La fabrication de détergents ne s’effectue pas sans dégâts : émissions gazeuses et déchets solides notamment. Pour éradiquer ce problème, Unilever Maghreb a initié dès 2000 un projet de nettoyage des émissions en gaz de son usine d’Aà¯n Sebaâ pour un coût de près de 3 MDH.

Industrie du textile et du cuir
Ce sont les teintures, solvants et détergents de délavage rejetés dans la nature qui posent problème. Le plus ambitieux projet de dépollution initié par le secteur est le fait d’Atlantic Legler, unité de fabrication de denim à  Skhirat, qui nécessitera près de 30 MDH dont 40% apportés par le Fodep. Le site de Fruit of The Loom à  Bouknadel se dote aussi d’une station d’épuration des eaux usées. Projet également co-financé par le Fodep.

Industries des produits laitiers
C’est mal connu mais l’épuration, l’écrémage et la thermisation du lait génèrent des rejets organiques polluants. Ceci a poussé les grands opérateurs du secteur à  initier des opérations de dépollution. Centrale laitière a mis en service en septembre 2004 une station d’épuration qui lui a coûté plus de 10 MDH. Pour sa part, Copag (Jaouda) est en train de réaliser une station de traitement des rejets liquides. Coût du projet : 17 MDH.