Les céramistes déposent une requête antidumping contre les producteurs espagnols

Les importations de carreaux en céramique espagnols ont été multipliées par 5 entre 2010 et 2014 avec une baisse de prix de 51% sur la période.

Les céramistes, réunis sous la bannière de l’Association professionnelle des industries céramiques (APIC), ont déposé le 11 septembre dernier une requête auprès du ministère délégué au commerce extérieur pour la mise en place de mesures antidumping. Après avoir bénéficié de mesures de sauvegarde contre les importations chinoises entre 2006 et 2010, les fabricants locaux veulent à présent contrer une présence de plus en plus offensive des produits espagnols. «Avant 2012, le carreau en céramique d’origine espagnole était limité aux segments du haut standing. Mais il s’est généralisé depuis à tous les segments du marché», explique Mohsine Lazrak, président de l’APIC. Les volumes importés ont fortement progressé en conséquence. Selon les chiffres avancés par les professionnels ressortis de la base de données de l’Office des changes, en 2014, le Maroc a importé pour 16 millions de mètres carrés de carreaux en céramique, soit 5 fois plus que les 3 millions de mètres carrés acheminés en 2010. Résultat, si 10% de la demande nationale était satisfaite grâce aux produits d’importation il y a 5 ans, aujourd’hui, cette part est montée à 35%, assure le président de l’APIC. «Même au plus haut de l’offensive chinoise, vécue jusqu’en 2004, les produits d’importation n’étaient montés qu’à 25% de part de marché», rappelle-t-il. 

Surtout, il y a bien lieu de parler de dumping, selon les professionnels, en raison d’une nette dégringolade des prix du carreau espagnol. En rapportant le volume des importations en m2 à leur valeur, le prix qui s’établissait à 74 DH/m2 en 2010, ressort à 36 DH/m2 en 2014, soit une baisse de 51%. A ces niveaux de tarifs, la bataille est perdue d’avance pour les locaux. «Même en vendant aujourd’hui à prix coûtant, voire à perte, pour tenir face à cette concurrence, l’on ne peut descendre en dessous de 46 DH/m2», certifie-t-on auprès de l’APIC. 

3 500 emplois directs menacés

Soucieux de bétonner leur requête antidumping, les producteurs ont décortiqué les prix d’arrivée des produits espagnols au Maroc pour attester la vente à perte. Ils ont ainsi recoupé les données issues d’un rapport de la commission européenne et d’un document interne de l’Association professionnelle des céramistes espagnols et se sont appuyés sur une étude commandée par l’APIC à un expert italien. Il en ressort qu’en considérant un coût de production d’au moins 3,50 euros/m2 pour les produits d’entrée de gamme en Espagne, ajouté à 1,10 euro de frais de transport (assurance comprise), l’on aboutit à un prix de 4,60 euros/m2 (50,50 DH). «Sans même envisager la marge du fabricant, ce tarif est donc déjà nettement en dessous du prix de 36 DH/m2 auquel le produit espagnol arrive au Maroc», conclut M. Lazrak.

La montée en régime du carreau espagnol a été aussi brutale qu’inattendue pour les industriels. «Notre attention était plus focalisée sur la Turquie, l’Egypte ou les Emirats Arabes Unis», confie le président de l’APIC. Jusqu’il y a quelques mois les industriels continuaient de voir en l’offensive espagnole un mouvement ponctuel, visant une liquidation de stocks. Des investigations plus poussées les amènent à présent à conclure qu’il s’agit d’un mouvement appelé à durer. En effet, les marchés d’exportation historiques des céramistes espagnols, à savoir l’Europe, les Etats-Unis et l’Arabie Saoudite, ont changé de configuration. Les Etats-Unis et l’Arabie Saoudite ont fortement développé leurs productions nationales et leurs produits locaux ont pris d’importantes parts de marché aux produits d’importation, explique l’APIC. Et au niveau de l’Union Européenne, la morosité persistante du marché immobilier limite les possibilités d’exportation. Ces bouleversements ont poussé les producteurs espagnols, déjà secoués par la crise sur leur marché local, à se renforcer sur les produits d’entrée de gamme pour attaquer d’autres marchés, rapportent les industriels nationaux. «Et pour garantir leur survie, tout porte à croire qu’ils sont prêts à baisser sensiblement leurs prix», note M. Lazrak. En tout cas, les méfaits sur l’industrie nationale de la céramique (3 500 emplois directs) sont déjà visibles : 3 unités de production sont à l’arrêt depuis le début de l’année. Et les arrêts temporaires de production s’imposent de plus en plus pour les 23 unités restantes pour pouvoir écouler les stocks.