Les bidonvilles d’Anfa, l’envers du décor de l’arrondissement le plus luxueux de Casablanca

Considéré comme la chasse gardée de la classe huppée, Anfa est un des arrondissements de la capitale économique qui abritent le plus grand nombre de bidonvilles. Il regroupe 36 bidonvilles abritant plus de 5 600 ménages, soit le cinquième de la population de l’arrondissement

Anfa est décidément l’un des arrondissements les plus huppés de Casablanca, voire du Maroc. Cette petite commune relevant de la préfecture de Casa Anfa est connue pour ses villas et palais luxueux. Dans ce petit bout de la capitale, il y a ni pollution, ni klaxons. Les propriétés privées sont entourées de palmiers et de lauriers-roses. Plus on monte sur la colline, plus c’est chic. D’en haut, on aperçoit la mer, le Sun, surnommé le CCC (club des clubs de Casa), le Golf royal, à deux pas du fameux hôtel d’Anfa où Churchill, Roosevelt, de Gaulle et Giraud se réunirent en janvier 1943 pour décider de l’après-guerre. En clair, il s’agit d’une ville dans la ville. Mais à l’intérieur de ce quartier considéré comme la chasse gardée des fortunés, il y a aussi de nombreux bidonvilles. Un condensé de misère. Par endroits, on se croirait dans une décharge à ciel ouvert. Les enfants jouent pieds nus au milieu des ordures. Ici et là déambulent vaches, chèvres… Ces bidonvilles, c’est l’envers du décor, l’anti-Anfa.

Au regard de Mohammed Chebbak, président de l’arrondissement, «la circonscription d’Anfa est compliquée. Elle réunit à la fois les gens les plus riches de la métropole et des populations très pauvres, vivant dans des bidonvilles et dont la situation ressemble de plus en plus à une forme de ghettoïsation». Il est important de souligner que la population de l’arrondissement est estimée, selon le recensement du Haut Commissariat au Plan de 2014, à plus de 120000 habitants. Sur ce total, près du cinquième, soit 25 000 personnes habitent dans les bidonvilles. Un chiffre éloquent qui place Anfa au second rang des arrondissements à forte densité de bidonvilles. D’après les informations communiquées par les autorités de la ville, «cette petite commune abrite près de 5637 ménages bidonvillois (selon le recensement effectué par la préfecture de Casa Anfa en 2007), répartis sur 36 poches».

40% des ménages seront bientôt recasés

En septembre 2014, une convention concernant la lutte contre l’habitat précaire a été signée dans le cadre du plan de développement 2015-2020 du Grand Casablanca. Les parties prenantes sont le ministère de l’habitat et de la politique de la ville, Al Omrane, la wilaya du Grand Casablanca et Idmaj Sakane. «Les consignes ont été claires, Casablanca doit devenir une ville sans bidonvilles d’ici 2020», explique le président de l’arrondissement. De son côté, le ministère avait annoncé que la fin des bidonvilles à Casablanca est prévue pour 2018. Pour respecter ce deadline, «nous avons commencé par les bidonvilles les moins complexes. C’est d’ailleurs ce que nous avons fait au niveau de l’arrondissement d’Anfa, nous nous sommes attaqué d’abord aux terrains domaniaux et ceux appartenant à la Commune urbaine de Casablanca», explique un responsable au niveau de l’inspection régionale du ministère de l’habitat.

Les-bidonvilles-Anfa

Sur ce registre, il est important de rappeler que 32 bidonvilles sur les 36 relevant du territoire d’Anfa sont bâtis sur des terrains appartenant à des privés. «Cette situation représente un réel handicap pour les autorités qui ne peuvent pas entamer la procédure de recasement des bidonvillois sans l’implication du propriétaire du terrain», déclare un responsable au niveau de l’arrondissement. Un avis que confirme le directeur préfectoral de Casa Anfa. Aujourd’hui, «le ministère ne peut pas à lui seul prendre en charge le coût de la procédure de libération des terrains. Pour pouvoir engager cette procédure, le propriétaire doit signer une convention avec Idmaj Sakan et payer sa quote-part de la subvention», explique le responsable. Dans ce sens, trois conventions concernant l’Ecurie El Glaoui et Dar Mohammed El Meknassi (situées sur le boulevard Zerktouni à proximité de Aouina El Harra) et le bidonville Mono ont été signées. Les propriétaires de ces terrains ont versé une contribution de 70 000 DH par ménage. Aujourd’hui, ces trois bidonvilles sont rasés, les terrains sont libres et ils pourront abriter des immeubles R+7 et R+5. Douar Faouzine, Ouled Jmel 1 et Ouled Jmel2 seront traités de la même manière.

L’identification des propriétaires est parfois compliquée

Si les procédures de recasement de ces poches d’habitats insalubres précités ont été faciles, ce n’est pas le cas pour le reste, notamment les grands. Et pour cause, chaque bidonville a sa propre spécificité. Le problème qui se pose avec acuité c’est la difficulté d’identification des propriétaires des terrains. «Nous n’avons pas d’information sur les propriétaires et ces derniers ne se manifestent pas», déclare le responsable. Ce qui fait que nous ne pouvons pas avancer pour le moment sur ce dossier à moins que le terrain soit programmé en espace public dans le plan d’aménagement. C’est d’ailleurs le cas du bidonville Lahjajma. «Nous sommes en cours de recasement des 1 420 ménages pour pouvoir libérer et exproprier ce terrain qui sera transformé en espaces verts», développe le responsable avant d’ajouter que «suite à l’accélération du programme, près de 40% des ménages sont soit recasés ou en cours de recasement».

Le deuxième problème concerne certains propriétaires de terrains, principalement ceux situés dans des zones villas. Ces derniers déclarent être perdants dans cette transaction puisque le coût nécessaire à la libération du terrain est trop élevé. C’est le cas du «Douar Aryane Rasse» situé sur le boulevard parallèle au Morocco Mall. Pour pouvoir libérer son terrain, le propriétaire devrait verser une belle somme de 14 MDH (200 ménages). Au regard de l’inspection régionale, ce problème est désormais résolu. «Nous avons mis en place une grille de subventions en fonction des terrains. Autrement dit, les propriétaires des terrains situés dans une zone villas devront verser une subvention par ménage inférieure au montant fixé pour les zones immeubles».

Le dernier cas, le plus complexe, concerne les bidonvilles dont les habitants sont héritiers. C’est le cas du Douar Cherkaoua. Les habitants de ce bidonville sont des héritiers, mais comme il s’agit d’un terrain à titre unique, il est difficile d’estimer la part de chacun. A ce cas, s’ajoutent les terrains où les bidonvillois ont acheté des petites parcelles via des actes adoulaires. Sur ce sujet, le responsable de l’inspection explique qu’ils n’ont aujourd’hui aucune idée sur la procédure qu’ils pourraient suivre afin de régler ce type de dossier. En revanche, ce qui est sûr, c’est qu’ils ont un délai à respecter et qu’ils chercheront par tous les moyens à trouver une solution afin que Casablanca tourne à jamais la page des bidonvilles.

Les habitants des bidonvilles d’Anfa seront tous recasés dans la région de Tit Mellil et Ouled Saleh. Deux familles se partagent un lot de 80 m2 (R+3) moyennant un apport modique de 20 000 DH par famille. Une fois attribués, ces lots sont construits en un temps record puisque la plupart des ménages font appel à de petits promoteurs qui prennent en charge la construction de leur maison, dont ils deviennent copropriétaires. C’est une formule particulièrement prisée par les bidonvillois. Cependant, le président de l’arrondissement d’Anfa assure que les habitants de certains douars, principalement ceux du côté d’Ain Diab, ne voudront pas quitter leur maison. Et pour cause, leur mode de vie est lié à la région. Autrement dit, la grande partie des habitants travaille soit sur la plage (gardiens, marchands ambulants…) ou comme personnel de maison chez les propriétaires des villas mitoyennes.