Les banques peuvent-elles faire un effort sur les taux ?

Les banques ont réalisé un résultat net de 10 milliards de DH en 2013, soit 10,6% de leurs fonds propres.
Le PIB courant sur la même année a, lui, progressé de 5,5%.
Depuis une dizaine d’années environ, la marge d’intermédiation est restée quasiment inchangée.

La banque est-elle un marqueur de la santé d’un pays, comme l’est le bâtiment selon le vieil adage bien connu «Quand le bâtiment va, tout va» ? Ce n’est pas évident du tout, et c’est même le contraire qui serait vrai: la prospérité des banques dépendrait de celle de l’économie dans son ensemble. Seulement voilà : la réalité donne à voir que des banques peuvent s’écrouler alors que l’économie se porte bien, et, inversement, des banques en parfaite santé dans une économie qui l’est beaucoup moins. Moyennant quoi, le système bancaire (et financier en général) donne cette impression étrange qu’il évolue par lui-même…et pour lui-même.
Sur la dernière décennie, par exemple, le PIB non agricole au Maroc a enregistré une progression de l’ordre de 4,3% par an en moyenne. La branche «Activités financières et assurances» a crû, elle, à un rythme annuel moyen de plus de 7% !
Il y a dix ans, la marge globale d’intermédiation des banques était de 3,6%. Elle est aujourd’hui de 3,2%, selon le dernier rapport de Bank Al-Maghrib sur le contrôle, l’activité et les résultats des établissements de crédit. Ceci résulte du maintien à leurs niveaux d’il y a dix ans du coût moyen des ressources et du rendement moyen des emplois. Le rendement des emplois est de 5,2%, contre 5,5% en 2004. Le coût des ressources à la même date ressortait à 1,92%, il est aujourd’hui de 1,98%. Résultat : la rentabilité des fonds propres reste toujours supérieure à 10%: 10,6% à fin 2013 et 11% en 2004. Pendant plusieurs années le rendement se situait même à quelque 14 ou 15%, en particulier pour les banques commerciales privées. Pareillement, la rentabilité des actifs est restée à peu près stable à 1% sur la période.
Bien entendu, le fait que les banques soient performantes devrait réjouir tout le monde, car, après tout, c’est avec l’épargne des agents économiques (les ménages et les entreprises, en particulier) que le système fonctionne pour l’essentiel. Et pour que celui-ci joue le rôle pour lequel il a été créé, c’est-à-dire distribuer du crédit et donc financer l’économie, il doit en permanence faire preuve de solidité.
Le problème cependant, et comme souvent, est de savoir quel niveau de bénéfice est nécessaire au système pour qu’il maintienne toujours sa forme! En d’autres termes, y aurait-il moyen que les banques redonnent un peu plus de ce qu’elles gagnent à leurs clients afin que ceux-ci soient eux aussi en bonne santé et continuent ainsi d’alimenter le circuit par leurs dépôts et leurs emprunts ? Sur quel critère s’est-on basé pour «décréter» que les fonds propres doivent rapporter chaque année 10% voire plus, puisque les investisseurs de manière générale, ici comme ailleurs, recherchent toujours une rémunération de 15% ? Ces interrogations, qui ne sont pas nouvelles, ne trouvent toujours pas de réponse, mais on sait que beaucoup considèrent cette exigence comme trop élevée, en tout cas en déphasage avec la réalité économique. Ceux-ci estiment tout à fait correcte une rémunération de 7% à 8%, considérant que le taux de croissance économique nominal atteint rarement ces niveaux, y compris dans les pays en développement (à la notable exception de la Chine et de l’Inde).
Au Maroc, en 2013, le PIB courant a progressé de 5,5%. C’est à peu de choses près la moitié de ce qu’ont rapporté les fonds propres des banques (10,6%). Une année auparavant, en 2012, la rentabilité des fonds propres des banques avait été de 11,8%, pendant que la croissance à prix courants enregistrait un petit 3,1%. Qu’est-ce qui explique ces décalages, ces écarts de progression entre la richesse nationale (le PIB) et la richesse…des actionnaires?
Le coût moyen des ressources stable à moins de 2% depuis 2004
Il est bien vrai que l’activité bancaire, et financière en général, comporte des risques, et ces risques doivent être sinon évités, du moins suffisamment couverts, ce qui nécessite de mobiliser des fonds importants. De ce point de vue, les banques marocaines affichent des niveaux de conformité aux règles prudentielles plus que satisfaisants puisque dépassant les normes fixées (en matière de solvabilité notamment, et c’est le plus important). Ainsi, et malgré l’augmentation des fonds propres, exigée par la banque centrale, la rentabilité reste élevée. Ce qui amène à oser cette question : les banques peuvent-elles faire un effort sur les taux débiteurs ? Il faut redire ici ce qui est déjà bien connu : 66% des ressources des banques, soit plus de 677 milliards de DH, sont des dépôts de la clientèle. Sur ce montant, 58% sont des dépôts non rémunérés, donc des ressources gratuites. On comprend dans ces conditions que le coût moyen des ressources se stabilise à moins de 2% depuis longtemps, et que la marge d’intermédiation demeure la principale composante (74%) du produit net bancaire (PNB), un indicateur qui peut être rapproché de la valeur ajoutée, en usage pour les entreprises non financières et l’économie totale.
A cette importante marge d’intermédiation (elle était encore plus élevée par le passé), il faut ajouter la marge sur commissions qui était de 13,4% du PNB en 2013, soit 5,4 milliards de DH. A ce niveau, les clients des banques se posent deux questions. La première : puisque les banques ont des ressources gratuites à hauteur de 58%, il serait logique que les taux débiteurs soient moins élevés qu’ils ne le sont aujourd’hui. Certes, ceux-ci se sont repliés ces derniers temps (5,98% au deuxième trimestre 2014, contre 6,52% au quatrième trimestre 2013) mais, sachant que le gros des crédits (plus de 90%) sont à taux fixe, les anciens débiteurs n’en profitent pas. Deuxième question : Du fait même de cette gratuité des ressources, pourquoi facturer les services, du moins certains services ? Selon le rapport de Bank Al-Maghrib déjà mentionné, 22,2% de la marge sur commissions, soit 1,2 milliard de DH, concernent le fonctionnement des comptes, et 8% (429 millions de DH) les prestations des services de crédits ! Cela a l’air d’une bizarrerie, car suivant quelle logique un client doit-il payer le travail des employés de banques ? Il y aurait une logique à ces commissions si ces prestations de services étaient fournies par une institution de bienfaisance…
Dans les pays occidentaux, c’est vrai, la marge sur commissions représente jusqu’à 40% du PNB. A ceci près que les taux d’intérêt débiteurs y sont extrêmement faibles et les dépôts à vue rémunérés.
Enfin, signalons aussi qu’au Maroc, l’inflation reste extrêmement faible : 0,3% sur les sept premiers mois de 2014 par rapport à la même période de 2013 (glissement annuel), et 1,9% pour l’ensemble de l’année 2013. Ce qui indique l’absence de pression de la demande, donc l’inexistence de raisons suffisantes pour maintenir les taux débiteurs à des niveaux élevés (sur certains segments du crédit).
Cela dit, le taux directeur de Bank Al-Maghrib est toujours à 3%, ce qui veut dire que les banques ne peuvent pas consentir des crédits en dessous de ce niveau (hors marge bien sûr). Qu’est-ce qui empêche la banque centrale de baisser le taux de refinancement ? La crainte d’une inflation qui serait provoquée par un surcroît de demandes de crédit ? Tous les crédits décaissés ne vont pas à la consommation et on sait que même ceux accordés aux ménages sont constitués pour 63% de crédits à l’habitat.
Bien sûr, le coût du risque, selon BAM, augmente mais globalement les banques affichent une solidité soulignée par tous. Que cette bonne santé déteigne sur ceux qui, par leur épargne, participent au fonctionnement du système, ne serait que justice.