Les agriculteurs se sont résignés à  une année catastrophique

Malgré les pluies de ces derniers jours, la campagne agricole ne peut plus être sauvée.
Le prix du quintal de blé tendre a presque doublé dans les campagnes.
Pour la prochaine campagne, les semences risquent de manquer.

Les dés sont jetés. Tous les professionnels s’accordent sur le fait que les résultats de la campagne agricole seront médiocres à catastrophiques et certaines zones doivent d’ores et déjà être déclarées sinistrées. Pourtant, à l’heure où nous mettions sous presse, le gouvernement n’avait toujours pas annoncé l’état de catastrophe naturelle. Pire, sans doute pour ne pas être alarmiste, le dernier communiqué du ministère de l’agriculture reste tempéré.

On y indique que si Abda, Chaouia, le Tadla, le Haouz, les plateaux des phosphates, l’Oriental et le Souss sont largement affectés par le déficit hydrique, en revanche, le Saïss, le Pré-Rif, la région de Zaër-Zemmour sont qualifiées de moyennement affectés alors que les zones où l’état végétatif prédominant est satisfaisant seraient le Gharb, les Moyen et Haut-Atlas ainsi que la zone côtière. Les professionnels indiquent que ces deux dernières zones représentent peu par rapport au total emblavé, alors que les producteurs du Gharb, à l’instar de Wadiî Krafess, sont étonnés du terme «état végétatif satisfaisant», alors qu’ils ont depuis belle lurette livré leurs champs en pâture au bétail.

Les variétés les plus compromises sont le blé dur (cultivé traditionnellement dans la Chaouia) et l’orge, représentant la principale culture dans les régions sèches, signalées comme les plus affectées.
En cause, la faible pluviométrie qu’a connue le pays cette année. C’est ainsi qu’au 15 février, le cumul pluviométrique moyen national s’élève à 141 mm contre 268 mm en année normale soit un déficit de 47%. Or, ces chiffres ont été enregistrées essentiellement en début de campagne et, depuis cette date, il n’y a pratiquement pas eu de précipitations, hormis celles de ces derniers jours. Comme le cumul à fin mars, en année normale, est de 300 mm environ, nous en sommes donc aujourd’hui à un déficit avoisinant les 50%, pluies de cette semaine comprise. Ce chiffre global marque de grandes disparités régionales (le déficit varie de 28% au niveau de l’Oriental à 68% dans le Moyen-Atlas).

Un dossier brûlant pour le prochain gouvernement
Parmi les conséquences, ajoute M. Krafess, la flambée des prix des céréales restant en stock chez les agriculteurs. Ainsi, dans le Gharb, le blé tendre est négocié à 300 DH le quintal contre 170 à 220 en été, et l’orge à 270 contre 150 à 160. Et encore ! les ventes ne se font qu’au compte-gouttes pour faire face aux besoins urgents.

Partant de ce constat inquiétant, Ahmed Ouayach, président de la Comader (Confédération marocaine de l’agriculture et du développement rural), estime urgent, entre autres mesures, de déclencher immédiatement un programme anti-sécheresse (aides, sauvegarde de l’élevage – les mesures prises auparavant étant insuffisantes). Il juge également vital de revoir, de toute urgence, la gestion de l’eau dans les périmètres irrigués et de déclencher des actions de rationalisation de son utilisation en prenant en considération les priorités : sécuriser l’approvisionnement des industries (sucrière, laitière…).
Les agriculteurs, dont la trésorerie est à sec, attendent quant à eux des mesures non plus pour sauver la campagne (elle ne peut plus l’être) mais pour atténuer leurs problèmes et ceux de la population rurale. A commencer par les zones agricoles signalées comme étant largement affectées.

Ils sont inquiets non seulement pour cette campagne, mais aussi pour la prochaine, principalement pour les semences. Ils estiment improbable de produire les huit millions de quintaux, ou plus, nécessaires à l’emblavement des cinq millions d’hectares de céréales cultivés chaque année. Dans ce cadre, des producteurs signalent que des agents de la Sonacos (Société nationale de commercialisation des semences) font des évaluations dans les régions susceptibles d’assurer une production pouvant être utilisée comme «bon à semer».

Notons à ce propos que nous sommes à la veille d’une période transitoire (élections de septembre 2007), et que, si c’est le gouvernement actuel qui aura à préparer la difficile campagne à venir, c’est le prochain qui trouvera un dossier brûlant sur la table.

Cheptel
Les éleveurs ont commencé à brader le bétail

On brade le bétail ces derniers jours, faute de pouvoir lui assurer suffisamment de nourriture. Mohamed El Kharroussi, de l’Association nationale des éleveurs de bovins, indique que les aliments sont trop chers. Ainsi, l’orge est achetée par les éleveurs à 2,10 DH le kilo, départ port et l’aliment composé 2,50 à 2,70 DH départ usine, contre 1,90 à 2 DH/kg habituellement (transport en sus). De même, la paille est à 15 DH/botte et le prix du maïs d’ensilage a presque doublé, se situant entre 1,30 et 1,50 DH/kg.

Dans ce contexte, les éleveurs commencent à brader leur bétail dont les prix baissent à vue d’œil. Ainsi, le prix d’une vache de race initialement fixé à 20 000 DH baisse de 3 000 à 5 000 DH (quand on trouve preneur). Les races locales, pour lesquelles les acheteurs ne se bousculent pas, sont encore moins bien loties. En définitive, les bêtes hautement productives risquent de passer à l’abattoir et en l’absence de mesures urgentes de sauvegarde, on risque la perte d’un cheptel qui a demandé des efforts colossaux pour sa constitution.

Pour le lait, M. El Kharroussi redoute des déficits pour le Ramadan, sachant que l’herbe est indisponible pendant la période de haute lactation. Avec une production locale faible et la cherté des prix à l’import (le prix du lait en poudre a doublé sur le marché mondial), l’approvisionnement paraît hypothétique.

Les éleveurs jugent les aides insuffisantes. Ainsi, l’arrêté du 22 janvier relatif à la prise en charge par l’Etat du transport n’est pas encore entré en application. Les éleveurs souhaitent des aides versées directement aux fabricants d’aliment du bétail permettant la fixation de prix abordables tout en conservant la qualité des aliments.