Les agriculteurs du Gharb n’arrivent pas à  renouveler le verger agrumicole

Investissements lourds et problèmes de succession sont les principales
difficultés.
Cinq à huit ans sont nécessaires pour que le verger renouvelé
ou planté commence à donner plein rendement.

En ces jours de froid, la campagne marocaine donne chaud au cœur, avec ses paysages verts à perte de vue et ses agriculteurs affairés. Du côté du Gharb, sur les routes menant à Sidi Slimane et Mechraa Belksiri, les vergers agrumicoles arborent le vermeil de leurs fruits bien mûrs. Cependant, les petits agriculteurs de cette contrée ne donnent pas cher de leur peau. Et, pour une fois, leur bête noire n’est pas le Crédit agricole mais la gestion de la facturation de l’eau par l’Office de mise en valeur agricole de la région. De plus, les fellahs, récriminateurs patentés donnant toujours de la voix, développent un discours de plus en plus étayé et documenté.

La subvention, faible, n’est versée qu’a posteriori
Mohamed Seddik, agriculteur féru de politique, résume bien la situation : «Ici, les exploitations ont des superficies de 1,5 à 5 ha et le morcellement est tel que, pour chacune de ces petites exploitations, il y a plusieurs héritiers, ce qui complique les problèmes de gestion à n’en pas finir. Des problèmes insolubles s’en suivent. Voici l’exemple le plus étendu et le plus dramatique : il y a un seul code (autorisation de pompage d’eau) pour chaque propriété, mais derrière ce code il y a plusieurs personnes. Premier problème : comment déterminer la part à payer pour les uns et les autres. Ensuite, ce code qui va traîner des factures impayées passera d’un héritier à l’autre avec le boulet des impayés et des intérêts dont personne ne voudra prendre le relais. Entre-temps, des propriétés entières, après les coupures, sont laissées à l’abandon».
Selon Mohamed Seddik, l’arriéré des impayés pour ce qui est de l’eau d’irrigation dans la région serait de 200 MDH. Ce montant comprend des intérêts de retard allant de 6 à 14 %. Driss Tahiri, autre agriculteur, apporte aussi son témoignage : «Tout ce qui vient d’être dit sur les codes est vrai, mais il y a aussi le fait que les surfaces équipées connaissent de gros problèmes d’entretien. Seguias endommagées et réparations en tout genre attendent d’être réalisées depuis des lustres. L’Office régional de mise en valeur agricole dispose d’un seul véhicule et d’un unique tracteur pour effectuer des travaux sur tout le périmètre de Sidi Slimane ; il faut donc attendre. Or, en matière d’agriculture, il suffit de quelques jours de retard pour compromettre une campagne».
Les problèmes sont nombreux et, quand on évoque avec ces paysans le programme de renouvellement et d’extension des vergers dans cette région agrimucole par excellence(*), la question fait surgir un nouveau problème. Un de plus !
Pour la plupart des agriculteurs, le renouvellement du verger agrumicole est compromis par deux facteurs: une procédure administrative lourde et décourageante et, surtout, l’obligation, à toutes les étapes, de produire l’autorisation des héritiers pour la mener à bien. En effet, expliquent deux frères qui exploitent pourtant quelques dizaines d’hectares, deux aspects nuisent à la réalisation de cette coûteuse opération. D’abord, on ne peut jouir des 7 800 DH d’encouragement à l’hectare qu’a posteriori et, pour ce faire, il faut absolument impliquer les héritiers à tous les niveaux de l’opération, qu’il s’agisse de l’autorisation d’arracher, de planter ou encore de prétendre à la subvention. Deuxième gros problème, ce lourd investissement accompli, il faut attendre entre cinq et huit ans que le verger renouvelé ou planté commence à donner plein rendement.
Un des rares agriculteurs à avoir tenté l’expérience raconte ce qu’il considère comme une mauvaise expérience : «J’ai commencé l’arrachage de 28 ha. Coût à l’hectare: 10 000 DH, auxquels il faut ajouter 6 500 DH pour les 320 plants nécessaires, sans compter les frais de transport, les engrais… C’était trop lourd, je ne suis jamais allé au-delà de 15 ha et j’attends toujours la subvention de l’Etat».
A Mechraa Belksiri, 50 à 60 km plus loin, les exploitants sont d’un autre gabarit et ont une logique plus scientifique. Premier exemple, le domaine d’Abdellatif Hakam qui s’étend sur près de 240 ha dont 166 sont dédiés aux seuls agrumes. Dans cette exploitation, la règle est simple: en deçà d’un rendement de 20 tonnes à l’hectare (alors qu’à Sidi Slimane la moyenne est de 18 à 20 tonnes maximum), les arbres sont automatiquement arrachés et replantés. Au titre du programme enclenché depuis 1991, début du programme national de renouvellement et d’extension du verger, 132 hectares ont été replantés. En 2005, la totalité de la surface réservée aux agrumes sera entièrement replantée. L’investissement, réalisé entièrement sur fonds propres, est de l’ordre de 12 MDH. Résultat : les premiers hectares replantés et qui ont commencé à donner plein rendement ont eu une rentabilité de 76 tonnes par hectare au lieu des 20 tonnes/ha qu’ils donnaient au moment de leur arrachage.

Constituer de grandes structures qui prendraient en charge la logistique
Mais la rentabilité dans ce genre d’exploitation est aussi liée à des paramètres pointus comme les méthodes d’irrigation. A titre de comparaison, entre les terres d’Ahmed Nejjaï, irriguées selon la technique gravitaire, et celles de Hakam, arrosées au goutte-à-goutte, on passe d’un ordre de grandeur à un autre. Dans la propriété du premier, il faut 36 litres d’eau par m2 alors qu’il n’en faut pas plus de 7 au m2 pour le second. Pour la première propriété, le coût de l’eau entre pour près de 40 % dans l’entretien de l’hectare alors que ce même coût n’excède guère 13,75 % pour l’autre.
Ce genre de calcul échappe totalement, et pour longtemps encore, aux petits agriculteurs. Englués dans les laborieux et interminables problèmes de financement des campagnes et les difficultés de commercialisation, les petits propriétaires ne sont pas en mesure de réfléchir aux véritables solutions : se fondre dans des coopératives ou des associations pour se constituer en centrales d’achat, et des ensembles qui prendraient en charge le conditionnement et la logistique de commercialisation de leurs récoltes. En effet, en dehors d’une telle démarche, leur avenir est plus qu’incertain.
(*)Le programme national de renouvellement et d’extension du verger agrumicole porte sur 32 000 ha dont près de 10 000 pour le seul Gharb. L’ASPAM a recensé un peu plus de 1 400 ha plantés dans le Gharb.