Les 1 100 écoles d’Akhchichine victimes de la bureaucratie et des lobbies

Le plan national d’urgence avait prévu leur construction sur trois ans, moins de la moitié a été édifiée. Face à  la grogne des promoteurs qui craignaient la concurrence étrangère, le ministère a dû renoncer à  sa décision de lancer des appels d’offres groupés.

Une seule saison scolaire nous sépare de la fin du Plan d’urgence de l’enseignement mis en place par le gouvernement lors de la rentrée 2009. Le bilan de son chapitre qui porte sur l’ambitieux programme de construction de 1 101 établissements scolaires en trois ans n’est pas fameux. Le ministère de tutelle est un peu disert sur le sujet. Le seul chiffre qu’il nous a fourni fait état de l’ouverture de 499 établissements scolaires entre la saison 2007/2008 et celle de 2010/2011, alors que le Plan d’urgence n’a été lancé que depuis 2009 et il prévoyait, sur une période moins longue donc, plus de deux fois ce qui a été fait (voir encadré).
Les responsables du département de l’éducation nationale reconnaissent un retard dans l’exécution de ce volet du plan. Il faut dire que dès l’annonce de son lancement, les obstacles n’ont pas manqué. L’ampleur du programme (une vingtaine de milliards de DH en jeu) a vite aiguisé les appétits. Il est donc normal que plusieurs professionnels cherchent à avoir leur part du gâteau. C’est d’abord le cas des architectes qui se sont livré une guerre sans merci pour décrocher les contrats des études. Même le Conseil national de l’ordre est intervenu pour faire passer le nombre de contractuels de 164 à 400.

Le ministre s’est aussi heurté à sa secrétaire d’Etat

Et ils n’étaient pas les seuls. Les entreprises de BTP avaient fait des pressions pour remporter le maximum d’appels d’offres. C’est pourquoi la décision du ministre Ahmed Akhchichine de lancer des marchés groupés n’était pas de leur goût. Pour ces professionnels, la formule allait favoriser les grands groupes, notamment étrangers. Pourtant, l’approche était partie d’une bonne volonté. Soucieux de la qualité du produit et surtout de la rapidité de l’exécution des projets, pour un programme dont l’essence même est basée sur l’urgence comme son nom l’indique, le ministre voulait à tout prix éviter les multiples problèmes que rencontraient jusque-là les projets similaires confiés aux services régionaux de son département. C’est ainsi qu’il voulait centraliser la procédure de manière à mieux maîtriser la réalisation du programme.
Hélas, les réactions des professionnels et même de certains responsables du ministère, les régionaux en particulier, qui se voient privés de délégations de crédits importants, ont poussé M. Akhchichine à faire marche arrière.
Le conflit né, par la suite, entre le ministre et la secrétaire d’Etat chargée de l’éducation nationale, Latifa El Abida, à propos de la délégation de signature a été aussi pour quelque chose dans ce changement.
Le comble est que même la tentative de cette dernière qui, en arrachant les pleins pouvoirs pour son département, a opté pour la procédure des marchés groupés au niveau central, a échoué. La plupart des offres financières des grands groupes étrangers qui ont participé aux appels d’offres ont été supérieures aux crédits programmés. Du coup, cette option a été définitivement délaissée. Retour donc à l’ancien système de délégation aux académies régionales. Toujours sans succès. C’est «un lourd fardeau que les structures régionales et provinciales ont assumé», selon la formule même de Mme El Abida (voir Article). Et elle sait de quoi elle parle. Car celles-ci avaient déjà du mal à accomplir cette mission dans les exercices budgétaires ordinaires. Et que dire lorsqu’elles seront appelées à gérer des montants et des marchés cinq fois plus importants en valeur ? 
L’équation est d’autant plus compliquée que le personnel administratif chargé de ces dossiers n’a pratiquement pas changé.

Beaucoup de dossiers sont bloqués par les contrôleurs régionaux de la TGR

Malgré des années d’expérience, ces fonctionnaires de l’Education nationale, dont la majorité sont des anciens enseignants ayant accédé à ces postes techniques souvent par ancienneté et sans aucune qualification et formation dans le domaine, sont restés limités en matière de gestion financière.
Aussi, beaucoup de dossiers sont bloqués par les contrôleurs régionaux de la Trésorerie générale du Royaume à cause d’erreurs administratives. D’autres ne sont même pas engagés à cause de facteurs exogènes. Le principal a trait aux problèmes du foncier. Plusieurs projets de construction d’écoles n’ont pas pu aller jusqu’au bout malgré la programmation de crédits budgétaires et l’accomplissement de toutes les autres démarches, car le ministère n’a pas pu libérer les terrains à cause de la complexité et la longueur des procédures d’expropriation.
Résultat : en 2010, les académies régionales de l’Education nationale ont été dans l’incapacité d’engager la totalité des budgets qui leur étaient alloués. Elles ont effectué, selon des sources proches du ministère des finances, un report d’un total de 6 milliards de DH de leurs budgets d’investissements dont une grande partie était destinée à la rubrique de construction des établissements scolaires. Enorme, quand on sait que le montant total des investissements programmés durant les quatre années du Plan d’urgence est de 34 milliards de DH.