L’emploi sous CDD en augmentation continue depuis 2008

Le nombre d’emplois au Maroc a augmenté de 4,8%, à 10 679 000 entre 2008 et 2015. La part des actifs occupés effectuant une durée de travail supérieure à 48 heures stagne à un niveau élevé. Le salariat et, à sa suite, la couverture médicale, peinent à se développer.

L’emploi au Maroc, tel qu’il ressort des enquêtes périodiques du Haut Commissariat au Plan (HCP), présente des caractéristiques qui renseignent assez sur l’évolution du marché du travail et, au-delà, de l’économie nationale. Le dernier rapport sur les indicateurs sociaux (publié il y a seulement quelques jours), qui consacre un chapitre conséquent au marché du travail, comporte en effet des indicateurs qui montrent que si l’emploi tend à s’améliorer, cette amélioration, cependant, est lente et peu significative.

Pour commencer, notons d’abord que la population active occupée, donc l’emploi, a très faiblement augmenté entre 2008 et 2015 : elle passe de 10 189 000 à 10 679 000 entre les deux dates, soit 490 000 actifs occupés (ou emplois) supplémentaires, soit encore une croissance de 4,8% entre les deux dates. C’est extrêmement faible. Le taux d’emploi, en conséquence, n’a fait que baisser durant toute la période, passant de 45,8% en 2008 à 42,8% en 2015. Ce taux d’emploi est parmi le plus faible dans le monde, il est à peu près au même niveau que celui de la Tunisie. Mais cette faiblesse s’explique surtout, il faut bien le dire, par le très bas niveau de participation des femmes (22,6%), alors que le taux d’emploi des hommes dépasse 65%.

Malgré les efforts déployés en matière de scolarisation, le stock d’emplois est majoritairement occupé par des non-diplômés : 62% en 2014, contre 68,2% en 2008 et 73,7% en 2000. En quinze ans, la part des sans- diplômes dans l’emploi total a certes diminué de 11,7 points, mais comme le passif est important, l’amélioration aurait dû être beaucoup plus importante. On peut toutefois se demander si ce ratio ne reflète pas davantage la relative stagnation des structures de l’économie que le niveau de scolarisation du pays. Et en effet, avec un secteur primaire (agriculture, forêt et pêche) qui emploie encore 39,4 % de la population active occupée (contre 40,9% en 2008 et 46% en 2000) et des services qui fournissent désormais 40,2% (au lieu de 37,2% en 2008 et 34,7% en 2000) de l’emploi total, la présence d’une forte proportion de travailleurs non diplômés n’étonne pas vraiment. Surtout lorsqu’on sait que dans les services, la part de la branche commerce est non seulement importante mais en augmentation (14% au lieu de 12,5% en 2008). Or, il est bien connu que dans cette branche, il est fréquent de recourir à une main-d’œuvre en général sommairement formée, voire pas du tout formée, en particulier dans le commerce de détail. Dans le transport et communication et l’administration générale, où le diplôme, à tout le moins un certain  niveau d’instruction, sont généralement requis, l’emploi a pratiquement stagné entre 2008 et 2014 à hauteur respectivement de 4,5% et 4,7% de l’emploi total du secteur des services. Dans l’industrie, en revanche, l’emploi a carrément baissé, en raison notamment de l’émergence de nouvelles industries à forte valeur ajoutée, d’une part, et le recul des activités traditionnelles, comme le textile, d’autre part. Selon le HCP, qui a publié l’an dernier une note sur le marché du travail couvrant la période 2000-2014, seulement 1000 emplois nets en moyenne annuelle ont été créés dans l’industrie au cours de cette période.

Les deux tiers des actifs occupés n’ont pas de contrat de travail

Est-ce que cette configuration sectorielle de l’emploi a un impact sur la qualité de celui-ci ? Ce que l’on observe en tout cas à travers les indicateurs que le HCP a publiés cette semaine est que le «profil» de l’emploi tarde à s’améliorer. Quatre indicateurs, au moins, mettent en évidence ce constat. Primo, la structure de l’emploi selon la durée hebdomadaire habituelle de travail laisse apparaître un développement de deux tendances qui, toutes deux, renseigneraient sur une précarisation progressive de l’emploi. La première est que la part des travailleurs effectuant moins de 32 heures par semaine est en hausse constante : 12,8% en 2008 et 17,3% en 2014. La seconde tendance montre, a contrario, que la part des actifs occupés travaillant plus de 48 heures stagne à un niveau élevé : 56,6% en 2014 et 56,4% en 2008. La part de ceux qui effectuent une durée de travail de 57 h et plus n’a pratiquement pas changé sur toute la période considérée : 22,6% en 2014 et 22,9% en 2008. Cela montre clairement qu’une bonne partie des employés se trouve contrainte d’exercer deux activités, voire trois, pour, comme on dit, arrondir ses fins de mois.

Secundo, les deux tiers des actifs occupés pratiquement n’ont pas de contrat de travail. Cette proportion est de 63% au lieu de 69,4% en 2008. On note certes une évolution, mais celle-ci est le fait d’une légère hausse des contrats verbaux (3,2% en 2014 au lieu de 2% en 2008) et à un degré moindre de ceux à durée indéterminée (25% en 2014 contre 24,4% en 2008). Par contre, les contrats à durée déterminée (CDD) sont sur une tendance haussière : cela concerne 8,8% des salariés (et non de l’ensemble des travailleurs) au lieu de 3,8% en 2008. Autrement dit, le nombre de salariés exerçant avec un CDD a été multiplié par 2,3 fois en six ans. Si l’on y ajoute ceux qui exercent sans contrat, cela fait une proportion de près de 72% de salariés en situation de précarité, au moins théorique. Toutefois, et pour être complet, disons que le contrat, malgré tout, n’est pas un document vraiment indispensable pour ceux qui disposent d’une certaine ancienneté lorsqu’ils ont besoin de faire valoir leurs droits. Mais tout de même…on n’est jamais assez prévenant.

Le problème est que cette précarité des salariés vient s’ajouter, et c’est le troisième indicateur, à la faiblesse du salariat lui-même : 46% de l’ensemble des actifs occupés en 2015, contre 43,9% en 2008. Il y a là une hausse de 2 points en six ans, mais le niveau reste bas comparativement à d’autres pays, en particulier les pays développés, comme nous l’avons déjà indiqué ici même à plusieurs reprises. La conséquence, quasi-mécanique (dans un pays en voie de développement, tout au moins) de cette faiblesse du salariat, et c’est le quatrième indicateur, apparaît à travers le taux d’affiliation à un système de couverture médicale qui demeure encore bas, malgré les efforts accomplis dans ce domaine. En 2014, seulement 41,7% des salariés ont une couverture médicale, contre 37,5% en 2008. Pour l’ensemble des actifs occupés, le retard est encore plus criant : 20,6% seulement bénéficient d’une couverture maladie en 2015, contre…13,1% en 2000, selon la note du HCP sur le marché du travail pour l’année 2015.

Pour le prochain gouvernement, il y a, on le voit, beaucoup à faire sur ce terrain, mais les entreprises, elles aussi, sont interpellées sur ces questions-là. Faut-il le rappeler, le code du travail, qui ne manque pas d’incohérences dans ses dispositions certes, n’est pas toujours respecté par tous.

Le travail des enfants de moins de 18 ans est en recul, mais il continue d’exister. Selon le dernier rapport du HCP sur les indicateurs sociaux, le Maroc compte 384 000 enfants de moins de 18 ans qui sont des actifs occupés à fin 2014, contre 618 000 en 2008, soit une baisse de près de 38%. L’écrasante majorité (87,4%) de ces jeunes travailleurs ne fréquente pas l’école. Et pour cause : ils sont 88,7% à exercer un emploi permanent et à plein temps en milieu urbain. Cette proportion monte à 93,7% en milieu rural. La durée de travail hebdomadaire moyenne pour cette catégorie de travailleurs est d’un peu plus de 31 heures en milieu urbain et 33,5 heures en milieu rural. Pour près de la moitié (49,9%) de ceux qui travaillent en milieu urbain, ils ne sont pas rémunérés. En milieu rural, ils sont 80,3% à ne pas être rémunérés. La prédominance du travail non rémunéré est surtout liée à la nature des activités exercées : dans le rural, près de 90% de l’emploi est agricole, et en milieu urbain ces jeunes s’emploient surtout (86,6%) dans les services et l’industrie (y compris le BTP). Le document du HCP précise par ailleurs que 18% de ces employés infantiles sont âgés de 7 à 14 ans. En 2008, cette proportion était de 31%. Le travail des enfants a ainsi baissé de moitié pratiquement.