Le transport public de voyageurs donne toujours le tournis aux assureurs

Les coûts des sinistres dans le segment du transport public est de 2,5 fois supérieur à  celui du segment des véhicules particuliers. Les cas de fraudes sont fréquents, au point de représenter jusqu’à  35% des coûts des sinistres globaux. Cette situation n’est pas sans conséquence sur les compagnies couvrant ce secteur qui doivent batailler pour équilibrer leurs comptes.

Les chiffres sont éloquents : dans l’assurance du secteur des transports, la probabilité des sinistres atteint 100% dans un segment comme celui des bus et cars. En d’autres termes, un assureur qui couvre une compagnie de transport public est sûr que chaque véhicule assuré déclarera au moins un sinistre par an. C’est du moins ce que l’on apprend auprès du principal assureur du secteur, la Compagnie d’Assurance Transport (CAT). Dans le segment des taxis, ce chiffre est certes nettement moins important, mais il atteint 30%. Ce taux est même très loin de la moyenne observée dans les autres marchés de l’assurance automobile où la fréquence des sinistres est de 7%.

Ces données reflètent, si besoin est, le niveau d’implication des différents moyens de transports publics dans les drames des routes marocaines. Et encore, les vrais chiffres peuvent être plus importants, vu qu’un grand nombre d’accidents ne sont pas déclarés. «Quand le chauffeur d’un bus est responsable d’un accident avec seulement des dégâts matériels sur l’autre véhicule, il est souvent proposé à la victime de recourir à un garage partenaire pour les réparations», nous confie une source dans le secteur des assurances. En fait, il s’agirait d’une pratique assez courante où la compagnie de transport préfère ne pas déclarer les sinistres de peur de voir ses prochaines primes d’assurances augmenter. Mais il faudrait encore qu’elle le puisse, chose qui n’est possible que quand il n’y a pas de dommages corporels et que le coût des réparations n’est pas important. A défaut, c’est l’assureur qui devra mettre la main à la poche et verser des sommes qui peuvent être exorbitantes. Auprès des professionnels du transport, on explique ces taux élevés par la nature même de l’activité. «Quand un véhicule roule toute la journée, il est normal qu’il soit exposé aux risques d’accidents plus qu’un véhicule particulier qui ne roule que quelques heures par jour», explique un syndicaliste. Mais d’aucuns estiment que c’est surtout le fruit de la négligence des chauffeurs parce que les véhicules ne leur appartiennent pas.

Des accidents fictifs prouvés par de vrais procès-verbaux

Ce qui est sûr en tout cas, c’est que ces sinistres coûtent cher aux assureurs. D’après les professionnels, en plus du nombre important de dossiers de dédommagements, le coût moyen d’un sinistre dans ce segment est 2,5 fois supérieur à celui d’un sinistre sur une assurance d’un véhicule particulier. Ce niveau s’explique naturellement par la valeur du véhicule assuré et par le nombre de passagers transportés. A cela, il faut ajouter les sinistres frauduleux qui sont bien plus courants que ce que l’on pourrait croire. Selon les estimations, les cas de fraude représenteraient 35% des coûts des sinistres au Maroc, contre une moyenne mondiale de 10%. Celle-ci peut intervenir sous plusieurs formes. D’abord, il y a les sinistres fictifs. «Pour ce faire, un transporteur s’appuie sur la complaisance d’un propriétaire d’un autre véhicule, celle d’un expert ainsi que d’un agent de contrôle pour la rédaction du procès-verbal», explique Bachir Badou, D.G. de la CAT. Des cas, dont un serait assez récent, selon le DG de la CAT, ont été repérés.

L’autre forme de fraude qui est également répandue porte sur le nombre de passagers transportés par un véhicule effectivement sinistré. Dans le secteur, on s’étonne d’ailleurs que dans la majorité des sinistres, le véhicule est déclaré à pleine capacité, ce qui engendre le dédommagement d’un nombre très élevé de victimes.
Enfin, il y a les fraudes qui impliquent les victimes elles-mêmes. Près de 70% des attestations de revenus sur lesquels se base le calcul des indemnités à verser sont considérées comme fausses ou largement majorées. Bien qu’ils en aient conscience, les assureurs n’ont pas toujours la possibilité de vérifier tous les éléments justificatifs. «Les seuls moyens légaux sont les expertises et les contre-expertises», ajoute une source dans le secteur. Cela pousserait parfois l’assureur à recourir à des pratiques peu conventionnelles pour vérifier les dossiers, comme par exemple le fait de prendre l’information directement auprès des médecins signant des certificats médicaux.

La CAT se résout à augmenter ses tarifs

Dans ce contexte, quoi de plus normal que de retrouver les compagnies qui assurent le segment du transport public plongées dans des difficultés financières chroniques. La CAT, qui collecte près de 85% des primes émises du segment, tente depuis plusieurs années d’équilibrer ses comptes. Elle a opéré une première augmentation de 10% de ses tarifs pour la couverture des taxis, il y a un an, et devrait étendre cette hausse aux autres segments du transport public. Ceci devrait lui permettre de réaliser un chiffre d’affaires lui permettant au moins de couvrir ses charges (sinistre et autres frais de structures). Cette situation, le secteur des assurances la vit depuis quelques décennies déjà, au point où dans les années 90 plusieurs compagnies ont tout bonnement renoncé à la couverture des transporteurs. C’est ce qui avait d’ailleurs conduit à la création de la CAT pour assurer ce service.