Le textile mis à  mal par les importations frauduleuses de fils et de vêtements

La grande partie des produits provient de Turquie et d’Asie. La différence de prix par rapport aux produits locaux peut atteindre 40%. Pour contourner le dispositif de contrôle, les importateurs véreux violent les règles d’origine ou substituent des produits faiblement taxés à  des produits à  forte taxation douanière.

Les industriels du textile tirent la sonnette d’alarme. Les importations massives de vêtements confectionnés et de fils envahissent le marché local. D’après les statistiques officielles, elles totalisent 3,5 milliards de DH en 2013 et ont enregistré, selon les industriels, une hausse moyenne annuelle de 15 à 20% durant les quatre dernières années. Cependant, officieusement, les importations seraient plus importantes car il faut tenir compte des produits arrivés en sous-facturation et en contrebande à partir des provinces du Sud, via la Mauritanie, et de la région du Nord, via Sebta et Melilia.

En provenance de la Turquie, de la Chine, de l’Indonésie et d’autres pays, ces importations de produits finis et d’intrants ont fortement perturbé le marché local. L’Amith, qui a mis en place depuis quatre années maintenant une structure de veille dédiée à l’observation du marché local, constate, suite à des visites de terrain, que «les articles qui se vendent le plus sont importés de ces pays». Ce faisant, l’industrie locale n’arrive pas à suivre, malgré les efforts au niveau du prix de vente, et perd ainsi du terrain face à cette concurrence déloyale. «Les importateurs cassent les prix. La différence peut atteindre parfois les 40%. Ce qui est énorme !», dénonce un industriel de la place. Et d’ajouter que «cela a freiné le développement de la production locale puisque plusieurs unités ont été contraintes de réduire leur capacité de production aussi bien dans le produit fini qu’en amont de la chaîne textile». Pour cet industriel et certains de ses confrères, «l’ouverture du Maroc suite à la signature de plusieurs accords de libre-échange ainsi que le démantèlement tarifaire sont à l’origine de cette situation. Il faut que le Maroc protège son industrie locale !».

Le contrôle par les prix d’alerte avait commencé à donner des résultats probants

Cette revendication n’est pas propre au textile, elle est exprimée par plusieurs autres filières industrielles qui font face aux mêmes contraintes. L’Amith fait savoir qu’actuellement la menace ne résulte plus seulement du phénomène de la sous-facturation, mais d’autres modes opératoires adoptés désormais par les importateurs malveillants. En effet, suite aux résultats probants des actions menées par l’Administration des douanes lors de ces dernières années, les importations en sous-facturation ne sont plus de la même ampleur. On ne dispose malheureusement pas de statistiques, mais les professionnels parlent d’un tassement ou même d’un recul suite à la mise en place de prix d’alerte. Ces derniers font l’objet d’une révision régulière par l’Administration des douanes sur la base de standards internationaux tenant compte de l’évolution des cours réels des différentes matières premières. De plus, la veille assurée par la structure interne de l’Amith et par le Comité national de suivi de la sous-facturation permet d’alerter les pouvoirs publics sur le comportement du marché. Ces actions sont efficaces certes, mais les importateurs «ingénieux» optent aujourd’hui pour la substitution des produits à forte taxation douanière par des produits faiblement taxés ou encore violent les règles d’origine afin de bénéficier des exemptions prévues par les accords de libre-échange.

Pour le tissu, la sous-déclaration concerne surtout les produits asiatiques

Pour les industriels, le problème reste entier : ils perdent du terrain face à la concurrence turque et asiatique et perdent aussi des capacités de production. L’offre locale reste donc peu compétitive par rapport aux produits asiatiques et de certains pays européens (l’Espagne, l’Italie et la France) déclarés en-dessous de leur valeur réelle. Avec le non-paiement de la totalité des droits de douane, les importateurs peuvent revendre le tissu, autre produit touché -il peut être intrant ou produit fini-, à 2 DH le mètre alors que le prix réel est de 12 DH, souligne un fabricant. Cette sous-déclaration sur le tissu concerne surtout les produits asiatiques. Pour les produits provenant d’Europe, le contournement de la règle d’origine permet un gain de 25% sur les droits de douane. D’après les estimations de certains professionnels, les importations de tissus ont augmenté de plus de 20% en 2013 par rapport à 2012. Ils avancent également que les importations en sous-facturation de fils s’élèvent à 300 000 tonnes par an contre une production locale de 15000 tonnes.
Que faire donc face à ces importations illégales ? «Rester vigilant en matière de contrôle au niveau de la douane et relancer le plan de soutien des opérateurs», répondent les industriels. Ils pensent, d’une part, qu’il est urgent d’accompagner les entreprises postulant pour le statut de converteur et de distributeur structuré en vue d’assurer un approvisionnement régulier et légal des unités de production et, d’autre part, d’avoir une traçabilité des produits importés en respectant les règles d’origine. Par ailleurs, les industriels du textile estiment nécessaire le soutien des ateliers informels pour leur passage dans le secteur organisé.