Le textile au bord de la crise cardiaque

De grands donneurs d’ordre comme Nike, Puma, H&M, Pinky… quittent le Maroc.
Les grandes séries ne se fabriqueront presque plus dans notre pays.
Des chefs d’entreprises parlent de carnets de commande vides, de chaînes à l’arrêt et même de chômage technique.
La transition risque d’être difficile voire mortelle pour de très nombreuses unités.

Le textile marocain vit les moments les plus difficiles de son histoire. L’année 2005 commence très mal pour une grande partie du secteur. Le démantèlement de l’accord multifibres (AMF) a eu des effets bien plus désastreux qu’on ne le craignait. L’Etat n’a rien vu venir et les professionnels n’ont pas tous correctement évalué la menace. Pourtant, la date de la fin du démantèlement de l’AMF, ouvrant la voie à la Chine et l’Inde notamment pour exporter sans quotas, était connue. Plusieurs rencontres ont eu lieu en 2004 sur le sujet, plusieurs études ont été réalisées, mettant en avant les enjeux de ce démantèlement. L’association professionnelle du secteur a lancé, il y a environ deux ans, une nouvelle dynamique avec comme nouveau credo le redéploiement de l’appareil productif marocain vers la cotraitance et le produit fini à plus forte valeur ajoutée au lieu de la traditionnelle sous-traitance assimilée à de la simple vente de main-d’œuvre. Bref, les industriels et l’Etat savaient à quoi s’en tenir. Et pourtant, cela n’a pas permis d’éviter l’effet de surprise.

Kindy, qui fabriquait au Maroc 18 millions de pièces, a réduit ses commandes des 2/3
En ce début janvier 2005, c’est comme si le ciel nous tombait sur la tête. Pas ou très peu de commandes, lignes de production à l’arrêt, unités en chômage technique, départ de grandes enseignes et de donneurs d’ordre… Ce sont là les termes qui reviennent le plus souvent à travers les nombreux témoignages recueillis par La Vie éco auprès de chefs d’entreprises. Selon les sources, 20 000 à 50 000 emplois sont menacés.
Le directeur général d’une grande unité de confection à Aïn Sebaâ n’hésite pas à utiliser le terme de chômage technique. « A l’instant où je vous parle, je n’ai encore aucune commande contrairement à l’année dernière à la même période. Aujourd’hui, j’en ai pour quatre ou cinq jours de travail tout au plus». Première mesure d’urgence : revoir les horaires de travail des ouvriers pour «ne pas continuer à leur payer des heures à ne rien faire». Pour ce faire, les dirigeants de l’entreprise pensent adopter un horaire continu pour faire travailler les ouvriers six heures par jour uniquement. «Mais dans dix jours, nous serons obligés d’en mettre une partie à la porte». Khalid Laâlej, patron de la société Confetex Albo, de son côté, ne mâche pas ses mots: «Nous vivons une des période les plus difficiles de notre histoire ; vous n’avez qu’à faire un tour dans les zones industrielles à forte concentration d’usines de confection, suggère-t-il, pour vous rendre compte du nombre d’unités qui ferment actuellement leurs portes». Pour M. Laâlej, «il ne faut pas se voiler la face, le départ des grands donneurs d’ordres est une réalité». Le mot est lâché: départ de donneurs d’ordres.
Mais ces départs semblent, selon plusieurs professionnels du secteur, s’être accélérés depuis deux mois. En effet, tout récemment, Kindy, un des plus grands fabricants de chaussettes au monde, a annoncé son départ en Chine. Nike et Puma ont résilié les derniers contrats qui les liaient à des entreprises marocaines pour aller… en Chine. Et ce n’est pas tout car dans la liste des partants, on retrouve d’autres marques comme Marks & Spencer dont le fabricant, Dewhirst, est en train d’abandonner quelques-unes des unités qu’il avait reprises à Aïn Sebaâ, selon des sources professionnelles. Figurent également sur la liste l’anglais H&M ainsi que les deux enseignes françaises Bacou (à travers Ox’Bridge) et Pinky. Cette dernière, pour mesurer l’ampleur de la catastrophe, faisait fabriquer jusqu’à récemment encore près de 18 millions de pièces par an au Maroc. «En temps normal, je fabriquais 30 000 pièces par semaine pour Pinky alors que j’en suis aujourd’hui à 10 000 seulement», révèle le patron d’une des entreprises de confection qui faisait de la façon pour l’enseigne. Il rappelle toutefois que, contrairement aux autres donneurs d’ordre partis en Chine pour des raisons de coûts, Pinky, lui, a réduit ses commandes à cause des difficultés financières de la maison-mère en France. Toujours est-il que le redéploiement des donneurs d’ordre en Asie du Sud-Est et particulièrement en Chine reste la principale cause de leur départ du Maroc.
Et les confectionneurs ne sont pas les seuls à en souffrir. L’onde de choc chinoise a atteint également le secteur amont, c’est-à-dire le tissage et la filature, qui lui fournissent les matières premières. Le directeur général d’un groupe comptant plusieurs unités de filature, ayant une longue expérience dans le secteur, avoue n’avoir «jamais vu autant d’usines qui ferment» de sa vie, surtout dans la confection et la maille. Ses clients sont tellement mal en point qu’il dit ne pas avoir encore une seule commande à ce jour. Comme ses autres confrères, il pense déjà aux restrictions pour limiter les dégâts. Il envisage ainsi comme première mesure d’urgence de rallonger le congé de l’Aïd. Pour Abdelhamid Bennani, agent commercial pour le compte de tisseurs et filateurs étrangers et qui n’arrive plus à placer de commandes auprès de ses clients confectionneurs, c’est tout simplement «la grande catastrophe» pour ne pas dire la fin. Les fils et tissus qu’il importe d’Europe ne trouvent plus preneur.
Les agents qui représentent ces grands donneurs d’ordre au Maroc confirment, eux aussi, cette baisse d’activité inquiétante. Ils sont bien placés pour le savoir.
Un grand ténor du secteur, propriétaire d’une dizaine d’affaires et gros investisseur, a cette formule implacable : «L’agonie est lente mais la mort est certaine». Il estime que toutes les branches sont touchées mais que la confection l’est davantage que les autres. Il n’hésite pas à avancer que 50 000 emplois sont menacés à terme. Pour lui, il faut désormais accepter de travailler plus et de gagner moins, pour survivre. Il prévoit que le secteur va être scindé en trois groupes, par ce séisme sans précédent : un tiers qui va survivre parce qu’il a investi et s’est préparé ; un tiers qui va disparaître et un tiers qui a une chance de survivre s’il réagit. Il ajoute que la mondialisation est inévitable, que l’ouverture est irréversible. Il écarte donc la tentation protectionniste, condamnant évidemment la sous-facturation des produits asiatiques mais soulignant que les grandes enseignes comme Mango et Zara, qui vendent à des prix raisonnables, tirent le marché vers le haut.

La sélection naturelle a commencé
Cependant, en face des pessimistes, dont les entreprises sont en difficulté, pour ne pas dire au bord de la fermeture, on trouve les optimistes pour qui la situation n’est pas aussi catastrophique qu’on le prétend. Parmi eux, il y a, bien entendu, des industriels qui, contrairement à leurs confrères en difficulté, arrivent à tirer leur épingle du jeu. Ainsi, pour l’un d’entre eux, qui se trouve également être membre du bureau de l’Amith, «il n’y a pas eu de départs particulièrement massifs de donneurs d’ordre ces derniers mois», ajoutant qu’au contraire, «beaucoup d’entre eux (comme Décathlon par exemple) ont maintenu des niveaux de commandes importants et on a même vu l’arrivée de nouvelles enseignes». L’exemple le plus significatif, pour lui, n’est autre que la célèbre marque de jeans Levis, qui estt revenue en force au Maroc pour y fabriquer ses articles à base de tissu importé de Turquie, pays lié au Maroc par un accord de libre-échange. Notre interlocuteur explique en plus que «certains donneurs d’ordre ne quittent pas le Maroc, mais changent tout simplement de sous-traitant». Le tout nouveau président de l’Amith, Karim Tazi, se veut lui aussi rassurant même s’il reconnaît que «ces deux derniers mois, en particulier, on sent un frémissement au niveau du secteur». Du côté officiel, c’est carrément le «rien à signaler». Le directeur de la Production industrielle, Jamal Eddine El Jamali, estime que «ces mouvements de va-et-vient de donneurs d’ordre sont parfaitement normaux» et rappelle qu’au contraire, «il y a une pression de la part de nouveaux donneurs d’ordres qui veulent venir s’installer au Maroc dans la perspective du développement de la filière amont», faisant allusion aux derniers investissements de Settavex et Legler.
Mais, qu’ils soient d’un côté ou de l’autre, les professionnels ainsi que les officiels sont tous d’accord pour dire que le secteur est en train de vivre une période de transition très délicate : le départ de donneurs d’ordre vers l’Asie est inéluctable à cause des coûts et il aura comme conséquence une sélection naturelle. Décryptez : il y aura de la casse. Tous, ou presque, partagent la même analyse : l’époque du travail à façon, de la vente de main-d’œuvre et des produits basiques est finie. Une majorité des entreprises qui continuent toutefois d’avoir des commandes de ce genre les ont presque uniquement grâce à l’Espagne et au Portugal, derniers pays européens à n’avoir pas encore fortement délocalisé leur confection. Mais ce n’est que passager car, dans trois ou quatre ans, les donneurs d’ordre espagnols devront forcément s’aligner sur les autres concurrents européens et rechercheront eux aussi les coûts les plus bas… en Asie bien sûr.
On s’achemine dans le textile vers une spécialisation très poussée par pays
Un industriel qui représente en même temps des donneurs d’ordre étrangers, notamment français, résume parfaitement la situation : «les grandes séries portant sur les produits basiques et bas de gamme, c’est fini pour le Maroc». Dorénavant, les industriels n’ont d’autres choix que de se positionner sur les circuits ultra courts, les petites séries et les produits de mode à forte valeur ajoutée. «Pour capter cette nouvelle demande, les seules armes des industriels marocains devront être la réactivité et la créativité. Or, actuellement, la majorité des entreprises n’a pas les moyens de répondre à ces deux impératifs», fait remarquer un industriel. En d’autres termes, bien des entreprises risquent d’y laisser des plumes. Pour le président de l’Amith, l’équation se résume en un mot : l’emploi. «Il est certain, dit-il, qu’avec la sélection naturelle, une partie du secteur ne survivra pas mais je souhaite seulement que les entreprises qui survivront ou qui se créeront arriveront à générer suffisamment d’emplois pour compenser ceux perdus». Le ministre Salah Eddine Mezouar, lui, va plus loin en dressant un tableau de ce que pourrait devenir le secteur dans quelques années. Sa théorie est la suivante : sur les dix années à venir, ne resteront autour de la Méditerranée que quelques pays seulement dans le secteur textile avec une tendance à la spécialisation.
Pour le ministre, le Maroc a de très fortes chances de rester dans la course à condition de savoir choisir les créneaux où il peut être performant et que les industriels s’adaptent à la nouvelle donne. Mais l’Etat devra forcément y mettre du sien, notamment en aidant les entreprises à se mettre à niveau pour faire face à la compétition. Et le plus important aussi est de mettre en place un véritable système de veille pour qu’à l’avenir, nous n’ayons pas à revivre un tel cauchemar. En septembre dernier, interrogé par La Vie éco, M. Mezouar minimisait totalement les conséquences du démantèlement de l’AMF sur les industries textiles marocaines.
Le mot de la fin revient peut-être à ce gros industriel qui rappelle que l’ouverture est irréversible mais que tous les efforts doivent tendre vers la construction du Maghreb qui est l’horizon le plus crédible et le plus prometteur pour les économies de la région

Pour un ténor du secteur, le textile va se scinder en trois groupes : un tiers des entreprises va survivre parce qu’il a investi et s’est préparé ; un tiers va disparaître et un tiers aura une chance de survivre…s’il réagit.

Selon les estimations de certains chefs d’entreprises, 20 000 à 50 000 emplois sont menacés dans le secteur.