Le SMIG est déjà à deux vitesses, pourquoi ne pas le régionaliser ?

C’est la productivité du travail qui contribue le plus à la croissance du PIB, mais cela s’est fait au détriment de l’emploi. La rémunération du travail est inférieure presque de moitié à celle du capital, et cela dure depuis longtemps. Faut-il augmenter le SMIG ou le régionaliser ?

Il y a au moins trois variables économiques dont l’évolution ne manque pas d’interpeller: le pouvoir d’achat des ménages a baissé ces trois dernières années alors même que l’inflation au Maroc est parmi les plus faibles au monde ; le facteur travail contribue plus que le capital à la richesse créée ; la structure du partage de la valeur ajoutée (un jargon que les économistes utilisent pour parler de la richesse supplémentaire créée chaque année) est restée pratiquement la même depuis une vingtaine d’années, soit un peu plus d’un tiers pour les salaires et près de deux tiers pour le capital.

De prime abord, il paraît logique que si la productivité du travail contribue davantage que celle du capital à la croissance du PIB (www.lavieeco.com), la part de la rémunération du travail dans la valeur ajoutée (V.A.) devrait être plus élevée qu’elle ne l’est aujourd’hui. Or, ce que montre l’étude du HCP sur «les sources de création de la richesse au Maroc et son partage», rendue publique le 20 décembre 2017, c’est que la part de la rémunération du travail dans la valeur ajoutée a perdu en moyenne 0,1 point par an sur la période 2000-2014.

A ce paradoxe, au moins apparent, vient s’ajouter un autre : alors que ce sont les sociétés qui produisent plus de richesse (49% de la VA et 43,2% du PIB en 2016), principalement les sociétés non financières (43,6% de la VA et 38,5% du PIB en 2016), elles distribuent moins de salaires (environ 35% de la VA) que les administrations publiques. Celles-ci ont participé pour 17,9% à la VA et 15,8% au PIB de 2016, mais ont distribué 88,6% de la richesse créée sous forme de rémunération des salariés.

Cependant, ce que l’on observe dans les statistiques des secteurs institutionnels du HCP, c’est que la part de la rémunération du travail dans la VA des administrations publiques, bien qu’encore très élevées, est sur un trend baissier. Cette part était d’environ 92% en 2007, elle tombe à 88,6% en 2016. Ce repli peut s’expliquer par l’introduction de nouvelles règles de recrutement, plus rigides, dans l’administration dans l’objectif affiché de maîtriser la masse salariale.

Il se trouve que, dans le même temps, la part des salaires dans la VA des sociétés est restée quasiment au même niveau depuis des années, soit un tiers grosso modo, ce qui indiquerait qu’il n’y a pas eu de mobilité intersectorielle de la main-d’œuvre, ou si peu. Et le peu de mobilité intersectorielle de la main-d’œuvre relevée par l’étude du HCP déjà mentionnée, s’est produite principalement du secteur agricole vers le BTP et le commerce.

Le nombre d’emplois créés divisé par 2,66

Du coup, l’augmentation de la productivité du travail (de 3% par an en moyenne depuis l’année 2008), en particulier dans le secteur agricole (7% en moyenne annuelle depuis 2008), a notamment pour origine la baisse de l’emploi. Il est significatif à cet égard que le rythme d’accroissement de l’emploi au niveau national est passé de 2% par an entre 2001 et 2008 à 0,7% entre 2008 et 2015. Autrement dit, le nombre d’emplois créés entre les deux périodes a été divisé par 2,66 ! Dans ces conditions, la baisse du taux de progression du revenu des ménages (de 9% en 2008 à 1% en 2016) et, in fine, du pouvoir d’achat, s’explique parfaitement, bien que l’inflation, pour se répéter, soit restée à des niveaux extrêmement bas.

Clairement, l’enjeu principal aujourd’hui est la création d’emplois. Sans doute, le partage de la valeur ajoutée, en particulier celle des sociétés financières et non financières, pose-t-il au minimum des interrogations, mais encore faut-il, déjà, que ceux qui n’ont pas d’emploi en aient un.

Souvent, les employeurs invoquent l’importance du coût de la main-d’œuvre, et plus généralement la rigidité du code du travail, pour expliquer les faibles créations d’emplois. Il est bien vrai que le SMIG au Maroc, à 13,46 DH de l’heure et à 2 570,86 DH par mois, est le plus élevé d’Afrique. Pour autant, qui peut croire un instant que l’on peut vivre décemment avec un SMIG de 2 570,86 DH par mois ? Et encore, ce montant n’est atteignable que si le salarié a accompli 191 heures par mois ! Or, à s’en tenir aux statistiques de la CNSS, plus de 40% des salaires déclarés sont inférieurs au SMIG mensualisé, et près de deux tiers atteignent à peine 3 000 DH par mois. Sans doute, la faiblesse des salaires déclarés s’explique-t-elle, en partie (mais dans quelle proportion ?) par la sous-déclaration que pratiquent certaines entreprises. Dans la mesure où le SMIG est horaire, il est en effet aisé de jouer sur le volume de travail pour effectuer une déclaration de salaire en dessous du minimum exigé, sans que cela constitue une infraction à la réglementation du travail. Dans son article 360, le code du travail stipule bien qu’«est nul de plein droit tout accord individuel ou collectif tendant à abaisser le salaire en dessous du salaire minimum légal». Cette disposition, toutefois, ne précise pas si cet abaissement concerne le salaire horaire ou le salaire mensuel. Mais partant du principe que le SMIG est horaire, alors l’interprétation ne pose pas problème : l’abaissement porte seulement sur la rémunération horaire.

Néanmoins, on peut malgré tout considérer que cette disposition est susceptible d’entrer en conflit avec une autre, qui la précède. L’article 358 dispose en effet que «le salaire minimum s’entend de la valeur minimale due au salarié et assurant aux salariés à revenu limité un pouvoir d’achat leur permettant de suivre l’évolution du niveau des prix et de contribuer au développement économique et social ainsi qu’à l’évolution de l’entreprise». A supposer même qu’un salarié parvienne à accumuler 191 heures de travail par mois et 2 288 heures par an (durées légales prévues par le code du travail), ce qui est loin d’être le cas pour de nombreux travailleurs, est-ce que sa mensualité de 2 570,86 DH lui assure un pouvoir d’achat, comme le stipule le code du travail ? Difficile de le croire.

Une question à…2 570 DH !

Cela dit, il faut reconnaître que dans le secteur organisé, et de l’avis même de nombreux chefs d’entreprise, les salaires sont souvent supérieurs à 2500 DH ou même à 3000 DH. Mais puisque c’est ainsi, qu’est-ce qui empêcherait alors de porter le SMIG à 3 000 DH, comme ne cessent de le réclamer les organisations syndicales? Cela fragiliserait encore plus la compétitivité des entreprises ? Question à…2 570 DH : de quelle compétitivité peut se prévaloir une entreprise qui sert des salaires proches du SMIG ? Et puis, comment cela se fait-il qu’au Maroc il existe aujourd’hui deux SMIG : l’un à 2 570,86 DH par mois dans le privé, et l’autre à 3 000 DH dans le public ? Puisque le SMIG, comme son nom l’indique, est un minimum, par quoi se justifie cette distorsion entre le public et le privé? Mais tant qu’on y est, pourquoi ne pas instituer des SMIG régionaux ou sectoriels, comme certains, à l’intérieur même de la centrale patronale, l’ont suggéré il y a déjà bien longtemps ? Et les syndicats auraient tort de s’y opposer comme ils l’avaient fait au moment où cette proposition avait été avancée. L’argument des syndicats est que, étant un minimum vital, le SMIG doit être le même pour tous les salariés. Mais de fait, il ne l’est pas. Alors, autant le régionaliser ou le «sectorialiser», car à bien y réfléchir, ce ne serait finalement pas une mauvaise chose. Dans certaines régions, le coût de la vie est bien moins élevé que dans l’axe Rabat-Casablanca où est concentré l’essentiel de l’activité économique. Instituer des SMIG suivant le niveau de développement des régions, ne serait-il pas un moyen d’attirer les investissements vers les moins bien loties et, ainsi, y développer l’emploi ? Pour les habitants des contrées éloignées et pauvres, le plus important est avant tout d’avoir un emploi ; même rémunéré en dessous du SMIG actuel.

Il faut se rappeler qu’aujourd’hui plus d’un cinquième de la population active occupée ne perçoit aucune rémunération. Face à cet argument, les syndicats répondent souvent que c’est à l’Etat d’assurer l’attractivité des régions au moyen de la fiscalité. Ils oublient seulement que cette fiscalité n’est pas une manne du ciel, il y a bien quelqu’un qui la supporte; le travailleur et/ou l’entreprise. Comment demander aux entreprises d’accepter une hausse du SMIG et des impôts? Assurément, cette idée d’un SMIG régional (ou sectoriel, pourquoi pas?) mérite de nouveau de revenir dans le débat.