Le secteur de la pêche en passe de sortir de la crise

n Les indicateurs de 2005 sont au vert. La reprise de la croissance est confirmée, mais demeure tributaire de la même ressource, le poulpe.
n L’option du contrat-programme est écartée au profit des plans d’aménagement.
n Le secteur a toutes les chances d’émerger, au moins 10 milliards de DH de chiffres d’affaires additionnels d’ici 2013.

Lesecteur des pê-ches s’est très bien comporté en 2005. Les indicateurs sont tous au vert, en totale rupture avec la crise qui a sévi les deux précédentes années.
Pour les dix premiers mois de 2005, les débarquements ont totalisé 768 157 tonnes pour un chiffre d’affaires de 5,4 milliards de DH, soit une hausse de 34 % en valeur. Cette variation à la hausse s’explique principalement par les performances de la pêche hauturière dont les débarquements ont augmenté de 91 % en tonnage et 123 % en valeur. Des résultats qui augurent de la reprise du segment céphalopodier suite à l’application du plan d’aménagement poulpier.
Cette performance s’est forcément répercutée sur le niveau des exportations. Sur la même période (10 mois), elles ont atteint 7,14 milliards de DH, soit le même niveau que le total de l’année 2004.
Mais est-ce pour autant que le secteur a définitivement quitté la zone de turbulence ? A-t-il surtout réellement les moyens d’accompagner l’élan du plan Emergence qui a répertorié les industries de la transformation des produits de la mer parmi les huit métiers mondiaux du Maroc ?

Stratégie de rupture
A ce jour, la pêche, contrairement aux autres secteurs, ne dispose encore d’aucun contrat-programme, sa législation est éparpillée un peu partout, et, à l’exception de la filière industrielle, le secteur a du mal à réaliser sa mue et, pour couronner le tout, les intérêts des uns et des autres, forcément antagonistes, arrivent même à faire échouer les initiatives étatiques. L’on se rappelle, entre 1998 et 2002, de l’épisode du code des pêches, un projet que deux ministres, Thami Khyari et Said Chbaatou, ne sont pas arrivés à concrétiser.

Certes, ce n’est pas pour autant que les professionnels qui ont violemment combattu ce texte sont incapables de prendre des initiatives. En 2003, une proposition de contrat-programme quinquennal avait été formulée par les opérateurs, tous segments confondus, mais faute de visibilité, elle a été enterrée. Ce projet affichait pourtant une grande ambition. L’objectif était de dépasser une production de 1,7 million de tonnes et d’atteindre deux milliards de dollars par an à l’export. On prévoyait aussi l’élargissement de l’exploitation à de nouvelles pêcheries, l’augmentation de 100 % de la consommation nationale de poisson, la création de 100 000 emplois et un investissement de 10 milliards de DH dont 7 milliards par le secteur privé en flotte et usines à terre.

Depuis, le secteur a continué à être géré par à-coups en raison de la prudence affichée par Mohand Laenser, le ministre de tutelle, qui, sans doute échaudé par les déboires de Taïeb Ghafès, son prédécesseur, gère au mieux la pression des opérateurs. Depuis, il y a eu le plan Emergence.
Les responsables du département semblent aujourd’hui privilégier une nouvelle approche. Les grands projets structurants à l’instar du contrat-programme seront pour l’heure abandonnés au profit des plans d’aménagement eux-mêmes érigés en mini contrats-programmes. Celui du pélagique est en discussion. Le deuxième qui sera entamé est celui des crevettes & merlu. Viendra par la suite le plan thonier. Le chantier sera bouclé avec la réalisation des plans d’aménagement palangrier et celui de la pêcherie méditerranéenne. C’est donc dans un horizon de cinq ans que l’on espère un regroupement de l’ensemble de ces plans au sein d’un seul contrat-programme.
Parallèlement aux plans d’aménagement, le code de la pêche qui n’est pas érigé en priorité par l’actuel ministre en charge du département continuera son petit bonhomme de chemin, selon le rythme de travail adopté par les administrations impliquées (Santé, Intérieur, Equipement, Justice…). Mais il semble que des réunions sont programmées pour amender le texte final.

L’industrie réclame son indépendance
Qu’en est-il de l’autre bout de la chaîne, celui de l’industrie ? Les résultats des dix mois de l’année 2005 confirment la bonne santé du secteur (+14 % à l’export) grâce encore au poulpe. N’empêche que du côté des conserveurs, les sentiments sont mitigés. S’ils ont pu tenir bon face à une concurrence asiatique et sud-américaine de plus en plus forte, ils ont clairement formulé, en réponse au projet de plan d’aménagement pélagique, leur souhait d’accéder directement à la ressource pour dépasser la contrainte de la qualité des débarquements des bateaux côtiers. Une option que le ministère ne semble pas appuyer. Sa position est confortée par le plan Emergence qui met l’accent sur la nécessité de la révision des contrats accordés aux bateaux usines. Il y a en effet des divergences entre industriels et armateurs. Le bras de fer qui les a opposés début 2005 est encore présent dans les mémoires. Les industriels avaient, plusieurs semaines durant, refusé de s’approvisionner de chez les côtiers. Et c’est suite à l’intervention du ministère qu’un arrangement a été trouvé. Depuis, une série de réunions entre administration, office des pêches (ONP), industriels et les armateurs a eu lieu. Deux objectifs sont visés : mieux adapter le rôle des comptoirs du poisson industriels relevant de l’ONP et arrêter la grille des prix qui devront désormais être annexés à la qualité des débarquements. L’accord définitif devra être trouvé au plus tard «courant mars prochain, la veille de l’arrivée de la flotte européenne», confie Mohamed Tarmidi, secrétaire général du ministère des Pêches.
La question de la qualité des débarquements continuera donc pour un long moment à gêner les côtiers qui se voient aussi interdits d’accès au stock C du pélagique (Sud de Laâyoune) faute de mise à niveau.
Pour l’heure, les actions urgentes devront porter sur l’introduction des contenants normalisés (caisses en plastique) et l’installation de cales réfrigérées. Les prévisions aussi bien du plan Emergence que du plan d’aménagement pélagique chiffrent à plusieurs milliards l’impact de ces deux programmes. Le chiffre d’affaires prévisionnel à l’horizon 2013 pourrait dépasser les 10 milliards de DH avec à la clé la création de 71 000 emplois. Ces chiffres pourraient largement être dépassés si les autres plans d’aménagement viennent à voir le jour.

Le secteur n’a toujours pas de feuille de route

La Vie éco : La pêche a été identifiée par le plan Emergence parmi les sept «Métiers Mondiaux du Maroc». Peut-il répondre aux attentes en l’absence d’un contrat-programme ?
Abdelfattah Zine : Nous n’avons pas attendu «le plan Emergence» pour savoir que notre secteur avait un rôle majeur à jouer dans le développement économique et social du pays. Déjà, en 1996, en dehors du travail réalisé par Maroc Compétitif sur les grappes, Mostafa Sahel, alors ministre des Pêches maritimes, avait élaboré une «Stratégie du développement des pêches maritimes à l’horizon 2000». Les actions avaient été identifiées et des moyens mis en place.

Malheureusement, son successeur, Thami Khyari, n’a pas poursuivi cette stratégie. Un contrat-programme a été ensuite élaboré avec la participation de tous les acteurs de la filière et remis à Saïd Chbaâtou. Ce projet fut enterré.
Si nous ne parvenons pas, avec un réel souci de l’intérêt général du pays, ministère de tutelle et professionnels, à identifier nos forces et nos faiblesses, à élaborer une feuille de route à laquelle nous serions tous tenus dans le temps, même s’il y a changement de ministre, il est clair, que nous ne pourrions que nous lamenter sur le gâchis. Alors, profitons de cette nouvelle opportunité pour faire un état des lieux et élaborer un contrat-programme.

La compétitivité de la flotte fait réellement défaut. Plusieurs scénarios sont avancés dont celui du fonds de modernisation. Qu’en pensez-vous ?
Il est vrai que l’amont au niveau de la flotte peut être considéré comme le maillon faible, mais ce n’est malheureusement pas le seul. Les conditions de débarquement restent aussi un point noir. Quant à l’aval, même s’il se porte mieux, beaucoup reste à faire. On est toujours à des niveaux de transformation dits primaires. Des plus-values très intéressantes sont à découvrir à de nouveaux stades de transformation. Il faut aussi revoir le système fiscal et replacer la préférence nationale comme priorité.

Pour les différentes pêcheries, seul un plan d’aménagement, celui du poulpe, est élaboré et celui du pélagique, en discussion. A ce rythme, peut-on espérer organiser les pêcheries à court terme ?
La malédiction du poulpe : une seule espèce arrive à mobiliser toutes les énergies et à occulter une richesse halieutique diversifiée et porteuse de nombreuses opportunités. Oui, il faut des plans d’aménagement pour toutes les pêcheries. Mais, il existe un préalable : une réelle connaissance de nos ressources et surtout la connaissance parfaite des caractéristiques des flottilles qui les exploitent. Pour ce qui est du plan pélagique en discussion, il faut espérer qu’il serve à quelque chose, puisque de grandes capacités de pêche sont déjà données en affrètement ou sous forme d’accords bilatéraux.
Propos recueillis par A.M.

Un fonds de cautionnement avant fin 2006
L’année 2006 pourrait être celle de la concrétisation du projet du fonds de modernisation de la flotte côtière. C’est ce que confirme Mohamed Tarmidi, secrétaire général du ministère. Ce projet porté depuis plus de quatre ans par l’ONP était en compétition avec l’option de faire bénéficier les côtiers du fonds de restructuration financière de la PME adossé à l’Agence nationale de la PME. Cette piste ne semble pas faire l’unanimité et serait donc écartée au profit d’un fonds spécifique parfaitement adapté aux besoins de la flotte côtière. La conclusion de l’accord de pêche avec l’Union européenne, dont le premier chèque tombera en juin prochain, donne à cette option toutes ses chances.
Le tour de table est en cours de constitution et deux sources de financement sont déjà arrêtées. Il s’agit d’abord des 30 MDH bloqués à l’ONP pour les besoins de cette opération. Ensuite, le ministère prélèvera 4,75 millions d’euros, soit près de 50 MDH, sur la contrepartie financière de l’accord de pêche avec l’Union européenne (13,5 millions d’euros par an). Les simulations déjà réalisées fixent les besoins à 200 MDH. Le différentiel, 120 MDH, sera puisé auprès des banques qui seront invitées à compléter le tour de table. Leur participation équivaudra à un ticket d’entrée. En face, elles pourront allouer des crédits dont le total pourra atteindre un milliard de DH. Ces créances seront garanties d’autant plus que l’ONP assurera des prélèvements à la source grâce au passage par la halle. Le risque d’impayés se trouve ainsi ramené à ses plus bas niveaux. Dans son schéma de montage, le fonds de modernisation fonctionnera à travers des bureaux régionaux dont la forme juridique (agences sans personnalité morale ou sociétés régionales de cautionnement) sera arrêtée ultérieurement.
La formule proposée permet aussi aux institutionnels de récupérer l’intégralité de leur investissement dès la 13ème année de fonctionnement du fonds avec une rémunération des fonds investis de 5,66 % à 6,07 % pour les banques commerciales. A.M.

A peine 11 kg par personne et par an !

La consommation nationale du poisson se situe à 11 kg par personne et par an. Elle reste globalement constituée de poisson pélagique (sardine, chinchards, sardinelle, maquereaux, …). Le poisson blanc, dit noble, est quant à lui très demandé à l’étranger et, lorsqu’il est disponible sur le marché intérieur, il est proposé à des prix élevés.
Les statistiques cachent aussi d’autres déséquilibres notamment entre les zones côtières et l’intérieur du pays. En principe, l’activation du projet de marché de gros (une dizaine) mené par l’ONP devrait à moyen terme combler ce déficit. La première convention avec le conseil de la ville de Casablanca a été conclue en décembre 2005. Suivront les villes de Tanger, Beni Mellal et Taza