Le rapport McKinsey sur les failles des CRI

Seul le guichet affecté à  la création d’entreprises donne satisfaction. L’accompagnement de l’investissement fait défaut.

Quel sera l’avenir des Centres régionaux d’investissement (CRI) lorsque le pays sera engagé dans la régionalisation ? La question semble sérieusement préoccuper les pouvoirs publics qui ont commandité au cabinet McKinsey une étude pour la réforme de ces structures. Pourtant, l’étude a été livrée à l’Intérieur, ministère de tutelle, en février dernier et rien n’a été fait jusqu’à présent dans ce chantier dont la finalité est d’élaborer une stratégie visant à repositionner les CRI dans le paysage institutionnel marocain de manière à promouvoir l’investissement comme moteur de développement territorial pour une croissance basée essentiellement sur une création d’emplois durables. Cela alors que cette expérience, entamée en 2002, a donné des résultats plutôt mitigés, comme en attestent les conclusions de l’étude.
Il en ressort, en effet, que les CRI ont été un outil efficace pour la création d’entreprises, mais pas pour le reste. Autrement dit, le bilan pour ce qui est de la mission, confiée au guichet 1 de ces centres, est plutôt satisfaisant. Les CRI ont pu installer une certaine culture de réactivité dans ce domaine grâce à un nouveau mode d’organisation plus ou moins sophistiqué, en fonction des régions. Mais une fois dépassées les formalités de création d’entreprise, surgissent alors les obstacles. La machine se grippe dès qu’on passe à la phase d’accompagnement dans le guichet 2, censé apporter de l’aide aux investisseurs dans leurs démarches administratives. D’après l’étude de McKinsey, la plupart des services ne sont pas convenablement assurés comme l’appui et le conseil en RH et en financement ainsi que la mise en relation avec les prestataires et partenaires.

Seul le tiers des 15 grands plans sectoriels est régionalisé à 100%

Le foncier et les autorisations de construire constituent toujours les principaux points noirs. Les CRI n’ont pas été efficaces non plus dans la mission d’impulsion économique à l’échelle régionale. En un mot, ils n’ont pas été capables de jouer le rôle de guichet unique dans l’acte d’investir.
L’étude note un déficit en termes de moyens matériels et humains au niveau de la plupart des CRI. Mais il n’y a pas que cela : les consultants de McKinsey évoquent ainsi une insuffisance de délégations de pouvoirs des administrations, notamment dans le domaine du foncier et des autorisations de construire, et une absence de cadrage et conventionnement des interfaces en amont.
Autre handicap, jusqu’à présent, l’investissement n’a pas été suffisamment abordé sous un angle territorial. Malgré des efforts colossaux en matière d’investissements publics où 1 200 à 1 500 milliards de DH sont programmés à l’horizon 2020 dans le cadre des grands plans sectoriels, rares sont les programmes qui projettent une déclinaison régionale. «Sur les 15 grands plans du Royaume, seul un tiers est régionalisé à 100%», précise une source proche de l’Intérieur. Et pour ne rien arranger, les politiques menées à l’échelle des régions elles-mêmes ne sont pas plus performantes et, surtout, ne permettent pas de combler cette lacune. «En même temps, peu de régions disposent d’une stratégie d’un programme de développement économique intégré et formalisé, à l’exception de l’Oriental et du Souss-Massa qui disposent de stratégie régionale déclinée en programmes sectoriels et transversaux», observe notre interlocuteur. Or, les CRI ont pour mission, entre autres, d’impulser et de coordonner le développement économique local, et ce, par le biais de la déclinaison des politiques sectorielles nationales et la contribution à l’élaboration et la consolidation des stratégies économiques régionales.

Une refonte du système d’accompagnement des PME est proposée

En fait, le diagnostic établi par McKinsey en dit long sur les insuffisances en matière d’accompagnement des investisseurs par les CRI, surtout dans la déclinaison des projets sur le plan régional. Le cabinet propose pour cela une rupture avec le passé afin d’«impulser un nouveau souffle en faveur de l’investissement régional, tout en capitalisant sur les acquis», notent les rédacteurs de l’étude. Concrètement, ils prônent un repositionnement stratégique et opérationnel des CRI dans leurs deux missions, à savoir la facilitation administrative et l’impulsion économique territoriale, et ce, dans une logique évolutive qui s’adapte au rythme de la régionalisation du Royaume. Cela devrait se faire, comme le recommande l’étude, en transformant les CRI en Centres régionaux de développement économique (CRDE), avec des capacités institutionnelles et budgétaires propres et plus larges. Ces nouveaux centres devraient être pilotés par un conseil d’administration composé de membres des délégations politiques et administratives régionales (wali, délégués régionaux ministériels, président du Conseil régional…) ainsi que des représentants de la société civile et des associations professionnels (CGEM, Chambres de commerce…). Pour la réorganisation, le renforcement des prérogatives et la mise en réseau des CRDE, McKinsey propose un programme de transformation articulé autour de 7 volets, 25 initiatives stratégiques et 70 à 80 actions spécifiques à mener, que l’on peut résumer comme suit.
Pour ce qui est de la facilitation administrative et de l’accompagnement de l’entreprise, il s’agit de travailler sur quatre principaux points que sont l’amélioration de l’organisation de ces structures, à périmètre constant mais aussi en mettant en place des clés de dimensionnement ; l’adoption d’un plan d’action ciblé en ce qui concerne le foncier et les autorisations de construire permettant par exemple une délégation de pouvoirs ou des dérogations cadrées aux centres ; la refonte des plateformes technologiques et des interfaces informatiques administrées et enfin la mise en place d’un système de mesure et de gestion de la performance au sein des centres.
Sur ce volet, l’accompagnement des PME et TPE sera enrichi, à travers notamment la refonte de la prise en charge de ces entités en ce qui concerne l’accès aux ressources humaines, au financement, aux partenaires potentiels et aux services mutualisés et de conseil. Sur chacune de ces dimensions, différents degrés d’accompagnement seront proposés : information/orientation, formation et soutien actif/conseils spécifiques.

La création d’un Observatoire régional de l’environnement administratif est recommandée

Notons qu’en menant leur mission d’accompagnement, il est proposé de hisser les centres en véritables agents de changement critique pour la réforme de l’administration. En ce sens, la mise en place d’un Observatoire régional est préconisée en vue de suivre l’environnement administratif régional et proposer des actions d’amélioration des processus régionaux.
Quant à leur mission d’impulsion économique territoriale, McKinsey propose que les futurs CRDE soient hissés au rang d’intégrateurs régionaux, autrement dit qu’ils soient des interlocuteurs privilégiés pour une double intégration (intra-régions et région-centre). Ils doivent être la contrepartie systématique des ministères dans la déclinaison des stratégies nationales, à travers notamment une extension graduelle de leurs champs d’actions à des missions comme la co-conception des schémas directeurs d’aménagement urbain (SDAU) et la co-promotion auprès des investisseurs nationaux et internationaux, en coordination avec l’Agence marocaine de développement des investissements (AMDI).
Pour mener à bien le chantier de transformation des CRI en CRDE, McKinsey recommande la mise en place d’une structure de pilotage nationale dont les principales missions seraient d’initier les différents projets de refonte, de suivre les réalisations et, a posteriori, mesurer les performances des CRDE, et ce, sans centralisation des pouvoirs au niveau de ces derniers. Elle sera dotée de hauts profils du type ex-directeur de CRI.
Il est à préciser que ce chantier d’envergure devrait nécessiter, selon les rédacteurs de l’étude, une durée allant de 5 à 10 ans. Néanmoins, McKinsey a identifié quatre chantiers opérationnels prioritaires qui permettraient de réaliser des avancées rapides. Il s’agit, comme précisé avant, de la mise en place d’un plan d’action pour le foncier et les autorisations de construire, l’adoption d’un nouveau plan d’accompagnement et d’incubation des PME et TPE, la refonte des plateformes technologiques des CRI et la mise en place d’un système d’évaluation continue.