Le profil des entreprises est-il adapté à la volonté de fonder la croissance sur l’export ?

Globalement, les entreprises sont de petite taille et de création récente. Près de 70% opèrent dans le secteur tertiaire et 10% seulement dans l’industrie. 7% des entreprises font de l’export.

Le déficit de la balance commerciale, sur les dix premiers mois de 2019, s’est creusé de 3,1% à 174 milliards de DH, reflétant en cela une hausse des importations bien plus importante que celle des exportations. Heureusement que la balance des services a dégagé un excédent de 74,2 milliards de DH, ce qui a permis de réduire le déficit global du commerce extérieur à -85,64 milliards de DH.

Cette situation de la balance commerciale, tout le monde est d’accord là-dessus, n’est pas conjoncturelle, elle est structurelle. Et, en effet, quand on observe la structure des importations et des exportations, on se rend bien compte que tandis que l’essentiel de ses achats à l’extérieur est constitué de produits à forte valeur ajoutée comme les biens d’équipement, les demi-produits, les produits finis de consommation, etc., les ventes du Maroc à l’étranger, à l’exception du secteur automobile, en forte progression certes, sont relativement faibles à la fois en quantité et en qualité (en contenu technologique). Il est significatif à cet égard qu’après l’automobile, le deuxième poste d’exportation est occupé par l’agriculture et l’agro-alimentaire. C’est bien vrai que dans ce poste d’exportation, il n’y a pas que les produits agricoles bruts, puisqu’une partie a subi des transformations industrielles, mais on sait en même temps que l’industrie agro-alimentaire a un peu perdu du terrain. La preuve : le taux d’exportation de cette branche du secteur industriel a baissé de 16,6% sur la période 2000-2007 à 13,6% sur la période 2008-2016, selon des statistiques rendues publiques par la Direction des études et des prévisions financières (DEPF) du ministère de l’économie et des finances.

D’une manière générale, l’état de la balance commerciale reflète à peu près fidèlement le profil des entreprises qui constituent le tissu entrepreneurial du Maroc. Et, justement, une étude récente du HCP sur les activités des entreprises au Maroc (voir encadré) fournit des éléments intéressants à ce sujet. On y apprend, entre autres, que le tissu entrepreneurial est dominé par les toutes petites entreprises (TPE – 64%), suivies par les PME (29%) et, en dernier lieu, les grandes entreprises (7%). Globalement, nous dit l’enquête, les entreprises sont de création récente : 75% des entreprises ont moins de 20 ans, et 35% moins de 10 ans. Par catégorie d’entreprises, 40% des TPE ont moins de 10 ans et plus de la moitié des grandes entreprises (GE) ont plus de 20 ans. A partir de là, le profil général des entreprises qui se dégage de ces indicateurs peut être décrit comme suit : elles sont de petite taille (près des deux tiers ont un effectif inférieur à 10 personnes ou un chiffre d’affaires inférieur à 3 millions de DH) et de création récente.

Les services, c’est un quart des exportations mondiales

Difficile pour les entreprises ayant un tel profil de se faire une place dans le commerce international où la concurrence est plus que rude.
La taille et l’ancienneté, souvent synonyme d’expérience, ne sont pas les seuls handicaps des entreprises marocaines, du moins dans l’optique de l’exportation. Il y a également la nature des secteurs qu’elles investissent. Selon l’enquête, plus des deux tiers (69%) des entreprises opèrent dans le secteur tertiaire et seulement 10% dans l’industrie. Qu’y a-t-il à exporter dans le tertiaire en l’état actuel du développement du secteur ? Il n’est pas surprenant dans ces conditions que la proportion des entreprises exportatrices reste extraordinairement faible : 7% de l’ensemble, selon l’enquête. Il y a environ un an, les chiffres fournis par l’ASMEX étaient encore plus…inquiétants : sur environ 600 000 entreprises que compte le pays, à peine 6000 sont exportatrices (1%). Et encore, plus de 92% de ces 6 000 n’exportent que de manière épisodique, irrégulière. En d’autres termes, le nombre d’entreprises qui exportent régulièrement, qui alimentent le flux des exportations du pays, ne dépasse pas quelque centaines : 400 disent certaines sources, beaucoup moins selon d’autres. La Tunisie, de ce point de vue, fait mieux. On peut lire en effet sur le Portail de l’industrie tunisienne de l’Agence de promotion de l’industrie et de l’innovation que le pays compte 5 314 entreprises industrielles, dont 2355 sont «totalement exportatrices». Ceci pour ne rien dire de la Malaisie ou encore de la Turquie qui ont fortement progressé sur le front des exportations.

Pour revenir à l’enquête du HCP, celle-ci indique que sur les 7% d’entreprises exportatrices, 41,3% opèrent dans l’industrie, dont 60% sont des grandes entreprises.

Phénomène relevé par l’enquête, sans chercher à l’expliquer, les entreprises exportatrices se créent en grande partie dans le secteur tertiaire! L’enquête ne nous dit pas quelles sont les branches de ce secteur les plus investies par les entreprises exportatrices. Sachant que les services financiers sont exclus du champ de cette enquête, on peut estimer que les filières où se créent les entreprises d’exportation sont surtout liées au tourisme et aux services aux entreprises, grâce notamment au développement des nouvelles technologies de la communication.

C’est bien connu, les services, composante principale du secteur tertiaire, sont devenus, depuis quelques années, une source importante de revenu (donc du PIB) et de l’emploi à l’échelle mondiale. Selon le FMI, les services représentent 50% du revenu mondial et 70% des emplois en 2017. Et les exportations de services comptent pour 25% de l’ensemble des exportations. Mais cela est surtout vrai pour les pays développés. Le premier pays exportateur de services, ce sont les Etats-Unis. Certes, des pays comme l’Inde, la Chine, Singapour…ont réalisé de grandes avancées sur ce registre, mais on notera que ces mêmes pays n’ont pas renoncé à développer l’industrie manufacturière, classiquement la principale source de croissance.

On peut observer, de surcroît, que si les services ont en effet effectué des percées significatives dans le commerce mondial et dans la création de valeur, ils ont aussi, simultanément, engendré de la précarité dans l’emploi. Et puis, il n’a pas été démontré jusqu’à présent qu’un pays a accédé au statut d’émergent et, à plus forte raison, au statut de pays avancé, sans passer par la phase de développement de l’industrie manufacturière. Ce n’est pas pour rien d’ailleurs que le Maroc lui-même a mis en place le Plan d’accélération industrielle, avec comme objectif d’augmenter la part de ce secteur dans le produit intérieur brut.

L’enquête du HCP sur les activités des entreprises couvre l’ensemble du territoire national. Elle a ciblé les entreprises organisées, opérant dans l’industrie, la construction, le commerce et les services marchands non financiers. Les secteurs de l’agriculture, de la finance et de l’informel en sont donc exclus.
L’enquête a porté sur un échantillon représentatif de 2 101 entreprises : 769 dans l’industrie, 371 dans la construction, 294 dans le commerce et 667 dans les services marchands non financiers. Elle s’est déroulée entre les mois de janvier et juillet 2019 et mobilisé 80 enquêteurs encadrés par 10 superviseurs.

 

Près de 40% des entreprises ont investi au cours des trois dernières années précédant l’enquête. Cette proportion monte à 80% pour les grandes entreprises (GE) et à 62% pour les entreprises exportatrices. 50% des entreprises industrielles ayant plus de 20 ans d’âge ont investi au cours des trois dernières années.
Il en résulte que les entreprises qui investissent le plus sont les GE et celles qui opèrent dans l’industrie. Mais l’enquête ne nous dit pas de quel type d’investissement il s’agit : investissement d’extension, de rénovation, de recherche et développement ? Une indication tout de même : 6% seulement des entreprises ont réalisé des activités de recherche et développement (R&D). Et parmi les 40% qui ont investi, 11% ont mené des actions de R&D. Cette proportion s’élève à 29% pour les entreprises exportatrices et à 38% pour les GE exportatrices.