Le privé marocain est-il frileux ? Ce qu’ils en pensent

Le problème au Maroc est que l’investissement ne crée pas d’emplois. La raison est que l’entreprise marocaine investit aujourd’hui pour moderniser son appareil de production et se mettre au niveau des standards de production internationaux.

Hassan Chami Président de la CGEM
«Les patrons marocains investissent beaucoup»
Le problème au Maroc est que l’investissement ne crée pas d’emplois. La raison est que l’entreprise marocaine investit aujourd’hui pour moderniser son appareil de production et se mettre au niveau des standards de production internationaux. Nous sommes dans une phase d’intégration de notre économie où justement on investit sans forcément créer des emplois. Les 1,85 million de salariés déclarés à la CNSS sont employés dans leur grande majorité par les entreprises modernes, pérennes, celles justement qu’on dénonce, qu’on décrie tous les jours dans la presse. Or, ce sont ces gens-là qui se battent tous les jours pour préserver l’emploi. Je vous garantis que ces patrons marocains investissent beaucoup. Ils ne sont ni dans les technologies de l’information, ni dans l’offshoring, ils constituent le tissu économique de base. Ce sont ceux-là qu’il faut vraiment accompagner, soutenir et encourager ».
Extrait de l’entretien accordé à la Vie éco – N° 4363 du 5 mai 2006.

Karim Tazi Industriel, président de l’Amith
«Les industriels pénalisés par les coûts des facteurs»
Incontestablement, l’industrie a été la grande laissée pour compte de la libéralisation du commerce extérieur et de la mondialisation. Autant le Maroc a récolté les fruits du bon travail fait par le gouvernement dans les domaines du tourisme et du logement, autant le bilan en matière d’industrie est inquiétant.

Aujourd’hui, l’industriel marocain est pénalisé par des coûts de facteurs de production (travail, énergie, logistique et intrants industriels) nettement plus chers que ses concurrents tant méditerranéens qu’asiatiques. Il est, de plus, pris en étau entre la concurrence de ces pays et celle d’un secteur informel de mieux en mieux organisé.
Dans de nombreux secteurs ce sont des usines entières qui ont basculé dans l’informel et qui bénéficient, avec la complicité de l’Etat qui laisse faire, d’une compétitivité déloyale puisque les impôts ne sont pas payés. Il n’est pas étonnant dans ces conditions que les industriels de certains secteurs, qui ne voient venir aucune réflexion globale sur leur compétitivité, commencent, pour certains, soit à lever le pied soit à basculer à leur tour dans l’informel.

Faouzi Chaâbi Administrateur Ynna Holding
«Les perspectives de l’industrie sont peu attirantes»
Le marché enregistre aujourd’hui de nouvelles donnes et s’ouvre de manière injuste, causant, au passage, beaucoup de dégâts. Notre groupe a donc choisi d’investir dans des domaines où la mondialisation n’aura pas autant d’impact et d’effets négatifs. Le Maroc regorge d’industries à la pointe, mais nous souffrons de coûts internes lourds par rapport à nos concurrents étrangers. C’est particulièrement le cas de l’énergie. Le groupe Chaâbi et les autres industriels investissent moins dans l’industrie, car ce secteur n’est plus aussi intéressant. Les gens ne sont pas fous. La menace est imminente. Les frontières vont être ouvertes à des pays qui aident leurs opérateurs à l’export. Et nous… ?

Bouchaib Barhoumy DG, FAPEC (câblage industriel)
«Le manque de visibilité persiste»
La panne de l’investissement est là et le Maroc demeure un pays de sous-traitance alors que les process sont importés. La proportion du PIB réservée à la recherche et au développement, inférieure à 1 %, est ridicule.
L’investisseur marocain souffre d’un manque de visibilité. Le seul secteur qui s’en sort aujourd’hui est celui du BTP grâce en partie à l’informel. Cela dit, le bâtiment crée des emplois temporaires contrairement à l’industrie. On pourrait aussi citer les services. Mais la question à se poser, c’est de savoir si nous pouvons bâtir l’avenir du pays sur la distribution et le commerce.

Hamid Ben Elafdil Directeur CRI de Casablanca
« L’investissement n’est pas visible car de petite taille» Ce que nous constatons aujourd’hui c’est le retrait de la génération d’investisseurs des années 70 et l’émergence d’une nouvelle famille d’entrepreneurs qui sont soit des héritiers de cette même classe, soit des MRE, ou des jeunes qui ont démarré à partir de rien. Quelle qu’en soit l’origine, la nouvelle génération apporte une nouvelle approche.
Si l’investissement national n’est pas aussi visible que l’étranger, c’est principalement en raison de la taille des opérations réalisées par les nationaux qui sont plus réduites. Mais l’analyse devra aussi prendre en considération les emplois créés. A ce niveau, les nationaux viennent en tête de liste.
Il est aussi nécessaire de tenir compte de l’investissement de mise à niveau. A Casablanca, le parc industriel le plus important du pays, les entreprises installées investissent principalement dans la modernisation et le développement de l’outil existant.

M’Fadel El Halaissi Deputy General Manager, BMCE Bank
«Les banques ont pendant longtemps tourné le dos à la PME»
Il faut bien souligner que l’investissement purement marocain a un effet multiplicateur jusqu’à quatre fois plus important que l’étranger car ce dernier rapatrie ses plus values et dividendes au profit de la maison-mère.
Certes, les vaisseaux amiraux sont là et jouent un rôle moteur. On peut citer le groupe Châabi qui vient d’annoncer un projet d’investissement pour le moins d’envergure de 5 milliards de DH, uniquement dans le Nord, le groupe Snoussi, qui s’est lancé dans un programme d’investissement de deux milliards de DH entre 2006 et 2007, ou encore le groupe Bensaleh, dont le programme d’investissement pour 2006 porte sur près de 500 millions de DH. Mais la dynamique est faible du côté des PME. A ce niveau, il est important de souligner la responsabilité des banques qui ont tourné, pendant plusieurs années, le dos à la PME/PMI.

Mostapha Melgou Senior Credit Officer, BMCI
«Des investissements financiers sans valeur ajoutée»
40 à 45% pour des crédits bancaires affectés aux entreprises sont un financement à court terme destiné au cycle d’exploitation alors que les financements dédiés aux investissements varient entre 20 et 25%. Ces proportions ont peu varié ces trois dernières années, à un ou deux points près.
Les investissements financiers prennent de plus en plus d’ampleur suite aux rapprochements, fusions-absorptions entre groupes maroco-marocains ou maroco-étrangers. Force est de constater que, dans ce genre d’investissement, il s’agit purement et simplement de rachat d’actifs existants pour les uns, qui ne se traduit pas par une création d’actifs supplémentaires, donc pas de valeur ajoutée. La situation est encore plus pernicieuse quand il s’agit d’actifs cédés par des étrangers et repris par des Marocains. Le produit de la cession se traduit par une sortie de devises, qui portent souvent sur des sommes importantes.