Le pouvoir d’achat des ménages s’améliore-t-il vraiment ?

L’inflation au Maroc est d’environ 2% en moyenne sur les vingt dernières années. Le pouvoir d’achat des ménages aurait progressé de l’ordre de 2% par an entre 2010 et 2014. Dans un contexte de concentration des revenus, ces moyennes sont à relativiser.

Depuis le pic de 1974 avec une augmentation de 17,6%, l’inflation au Maroc a suivi un trend baissier, pour s’établir à 1,6% au terme de l’année 2015 et à 1,5% sur les sept premiers mois de 2016. Entre 1977 et 1991, elle oscillait entre 8% et 12%, mais à partir de 1996, elle s’est installée définitivement sous la barre des 4%, avec une moyenne annuelle de l’ordre de 2% sur près de vingt ans. Sur la même période, l’inflation dans le monde est en moyenne annuelle de 5%. Lorsqu’en 2008, le monde enregistra l’inflation la plus forte (8,95%) depuis 1994 (où elle était de 10,3%), le Maroc, lui, se contenta d’un 3,7%, soit le niveau le plus élevé depuis 1995 (avec 6,1% de hausse à l’époque). Ceci pour dire que l’évolution des prix (à la consommation et non pas de tous les prix) au Maroc reste, quoi qu’on dise, assez modérée. On ne reviendra pas ici sur le fait que ce niveau d’inflation est une moyenne, et en tant que telle, elle est ressentie différemment par les consommateurs, suivant le revenu de chacun et par conséquent le type de produits et services consommés le plus fréquemment. Il est bien connu que les ménages à faible revenu consacrent le plus gros de leurs dépenses à la nourriture, et c’est d’ailleurs la raison pour laquelle l’alimentation au Maroc représente encore quelque 40% du panier de la ménagère, référence qui sert au calcul de l’évolution de l’indice des prix à la consommation. Ces ménages-là, c’est évident, ne diront pas que l’inflation est faible, car celle-ci est depuis au moins une quinzaine d’années (2000-2015) tirée par les prix des produits alimentaires qui ont augmenté en moyenne de 2% par an, alors que ceux des produits non alimentaires n’ont crû que d’environ 1,3% par an en moyenne. La facture alimentaire aurait pu être beaucoup plus salée n’eût été l’intervention publique via la Caisse de compensation. Et d’ailleurs, ce soutien de l’Etat est toujours en vigueur pour le sucre et la farine (et le gaz butane aussi), malgré la suppression totale des charges de compensation pour les carburants.

En réalité, les fortes variations qui frappent parfois les produits alimentaires concernent surtout les produits à prix volatils. Lorsqu’on isole ceux-ci du reste du panier de référence, l’inflation, dite alors sous-jacente, revient à des niveaux plutôt bas. En 2015, par exemple, l’inflation sous-jacente n’a été que de 1,3%, quand l’inflation globale a augmenté de 1,6%, sous l’effet notamment d’une hausse de l’indice des prix alimentaires de 2,7%.

Moins de la moitié du revenu disponible des ménages provient des salaires

Mais quoi qu’il en soit, et une fois de plus, l’inflation, globalement, est depuis longtemps contenue à un niveau, disons-le, assez faible. Logiquement, une telle situation est favorable pour le pouvoir d’achats des ménages. Approché par le revenu brut disponible (RBD) des ménages, qui serait de quelque 18 683 DH en 2014, le pouvoir d’achat, compte tenu du niveau de l’inflation, aurait en effet augmenté de 0,3% cette année-là, contre 3,6% en 2013, selon nos calculs. Pour les années antérieures, les statistiques du HCP donnent une hausse du pouvoir d’achat des ménages de 1,5% en 2012, de 3,5% en 2011 et de 1,8% en 2010, soit une progression moyenne de l’ordre de 2,1% entre 2010 et 2014.

Mais encore une fois, il s’agit ici de moyennes (il n’y a pas d’autres indicateurs disponibles pour le moment) et du coup il reste à savoir si cette augmentation du pouvoir d’achat, consécutive à une hausse du RBD des ménages supérieure à l’inflation, profite à tous, et dans quelles proportions.

Cette observation est particulièrement vraie dans un contexte de concentration des revenus, ce qui est quand même le cas au Maroc. On peut ajouter aussi le fait qu’au Maroc, le salariat est encore faible ; il représente 46% dans l’emploi total en 2015. Et cette part du salariat dans le volume global de l’emploi, nous apprend Bank Al-Maghrib dans son dernier rapport annuel, est la plus faible d’un échantillon de douze pays, parmi lesquels il y a la Jordanie (84,1%), la Tunisie (72%), l’Algérie (71%), la Turquie (66,1%), l’Egypte (61,1%)… Et quand précisément on examine la structure du revenu brut disponible des ménages, on s’aperçoit qu’il est constitué pour moins de la moitié (48,2%) de la rémunération des salariés et pour 42% de l’excédent brut d’exploitation et du revenu mixte, soit la rémunération des sociétés et des entrepreneurs individuels. Même si comparaison n’est pas toujours raison (mais il faut toujours aspirer à mieux…), en France, par exemple, la rémunération des salariés représente plus de 62% du revenu brut disponible des ménages, tandis que l’excédent brut d’exploitation et du revenu mixte n’y pèsent que près de 22%. A partir de là, on peut penser que ce qui fait le plus progresser le RBD des ménages au Maroc, ce serait plutôt l’excédent brut d’exploitation (EBE) et le revenu mixte. Il en résulterait alors que l’auto-emploi, qui pèse 32% de l’emploi total, génère 42% du RBD des ménages, alors que le salariat, avec 46% des actifs occupés, rapporte à peu près autant en proportion (48%) pour le RBD des ménages. Il y aurait là au moins un indice sur une répartition relativement inégalitaire des revenus, ce qui, sous un autre angle, apparaît déjà dans la répartition de la valeur ajoutée nationale : deux tiers pour le capital et un tiers pour le travail (les salaires), soit l’exact contraire de ce que l’on peut observer…en France. Et comme le note Bank Al-Maghrib dans son rapport déjà cité, la relative faiblesse du salariat au Maroc «renseigne en partie sur le niveau d’organisation de l’économie».