Le PIB est-il la bonne base pour mesurer la soutenabilité de la dette publique ?

La dette est un stock, le PIB est, lui, un flux n Ce qui compte le plus, c’est le poids du service de la dette et la capacité de remboursement. Les charges en intérêts et principal de la dette du Trésor ne représentent que 14,6% du PIB en 2015.

Il y a, comme ça, des énoncés, des constructions qui, pour on ne sait trop pourquoi, sont érigés sinon en vérités, du moins en dogmes à respecter sous peine d’en payer les manquements. Parmi ces dogmes, celui du ratio dette/PIB en est probablement le plus illustratif. Tel un catéchisme, il est répété sur tous les temps et sur tous les tons ; en particulier depuis l’avènement de la crise financière puis économique en 2008 et, à sa suite, la crise des dettes souveraines. Tel pays a un niveau d’endettement équivalent à 80% de son PIB, tel autre à 100%, tel autre encore à 120% et même à 200% dans le cas du Japon… Dans les médias occidentaux, ces chiffres sont à chaque fois brandis comme la preuve suprême que les pays concernés courent à leur catastrophe, et pour en réchapper, suggère-t-on, il faut désormais compter ses sous.

Mais quelle signification réelle recouvre ce ratio ? Le PIB est-il la bonne base à laquelle il faut rapporter la dette pour mesurer sa soutenabilité ? Première incongruité, le numérateur (la dette) est un stock, alors que le dénominateur (le PIB) est, lui, un flux. Par quelle ingéniosité a-t-on pu associer une valeur annuelle des biens et services produits dans une économie et un encours de dettes courant sur plusieurs années ? Cette association a-t-elle seulement un sens économique? Pour ses partisans, oui : le PIB représentant la richesse d’un pays, créée en l’espace d’une année, on considère que les revenus pouvant servir à rembourser la dette proviennent précisément de cette richesse ! Cette explication ne tient pas la route, voici pourquoi.

D’abord, le PIB est la somme des valeurs ajoutées créées dans une économie, à laquelle on ajoute les impôts nets des subventions. En rapportant le stock de la dette à ce PIB, et dans le cas où le rapport est de 100% par exemple, comme c’est le cas en France aujourd’hui, on suggère que pour payer la dette dans sa totalité, il faut “donner” non seulement toutes les recettes perçues, mais également toute la production de l’année ! C’est du moins comme cela que le citoyen lambda perçoit les chiffres sur la dette qui lui sont balancés à longueur d’articles de presse et de journaux télévisés.

Il faut rappeler ici que le PIB est une représentation monétaire des biens et services produits non seulement par l’Etat, mais aussi et surtout par les entreprises (privées et publiques), les ménages et même les institutions à but non lucratif au service des ménages. Parmi ces agents économiques, seul l’Etat est concerné par la dette publique. Pourquoi alors associer les autres agents à l’endettement public? Parce qu’ils payent des impôts ? Mais ces impôts sont intégrés dans le PIB et ce n’est d’ailleurs pas la partie la plus importante. En 2015, par exemple, les impôts nets des subventions au Maroc étaient de 114 milliards de DH, soit 11,6% du PIB (lequel avait atteint 982,2 milliards de DH). Le PIB de l’agriculture était, lui, de 115,7 milliards de DH, et celui des industries de transformation de 156,5 milliards de DH.

La logique voudrait que la dette soit rapportée aux recettes de l’Etat, qu’elles soient fiscales ou non fiscales. Sauf que dans ce cas, aucun Etat, ni même aucune personne physique ne pourrait prétendre à un emprunt. Au Maroc, la dette du Trésor en 2015 était de 629,2 milliards de DH, soit 3 fois plus que les recettes perçues. C’est la raison pour laquelle, lorsqu’une banque est sollicitée pour un emprunt, ce qui l’intéresse, ce n’est pas de savoir si les revenus mensuels ou annuels du candidat peuvent couvrir le montant total de l’emprunt, mais seulement si les traites mensuelles à payer, en fonction de la durée de remboursement choisie, sont contenues dans une fourchette qui laissera au concerné de quoi satisfaire d’autres besoins. Pourquoi ce mode de calcul ne s’appliquerait pas à l’Etat? Au lieu du stock de la dette, il serait plus judicieux de rapporter au PIB, ou même aux revenus de l’Etat seulement le service de cette dette. Après tout, ce que l’Etat paie chaque année, ce n’est pas la totalité de la dette, mais seulement l’amortissement et les intérêts.

En 2015, pour rester sur les dernières statistiques disponibles, le service de la dette du Trésor s’établissait à 143 milliards de DH, dont 28 milliards de DH en intérêts et commissions, les 115 milliards de DH restants représentant le remboursement du principal. C’est ce service de la dette que l’on pourrait parfaitement assimiler à la traite que les particuliers ou les entreprises paient pour leurs emprunts. Pa rapport au PIB de 2015, le service de la dette du Trésor ne représentait pas plus de 14,6%.

Par rapport aux recettes courantes, par contre, la proportion monte : 67,7%. A ceci près que le gros de la dette du Trésor, soit plus de 77%, est dû à des créanciers domestiques (les institutionnels et les banques). Par conséquent, l’essentiel du service de cette dette est payé à ces mêmes créanciers locaux. Au fond, cette dette, contractée en monnaie locale, ne pose pas de problèmes majeurs, sauf à démontrer qu’elle produit un effet d’éviction sur les autres agents économiques. Autrement, elle reste dans le circuit interne de l’économie. Le seul risque potentiel de la dette, c’est sa composante externe.

Mais celle-ci n’est pas très importante : 141 milliards de DH en 2015, selon la direction du Trésor. En considérant la dette des autres institutions relevant directement ou indirectement de l’Etat, la dette extérieure publique se monte à 301 milliards de DH pour la même année. Le service de cette dette était de 24,7 milliards de DH, dont 16 milliards au titre du remboursement du principal, et 8,7 milliards au titre des intérêts et commissions. Dans la mesure où cette dette est contractée en devises et remboursée en devises, il est logique de la rapporter aux recettes courantes de la balance des paiements. Et par rapport à celles-ci, elle pèse 6,1%. C’est cela la réalité de la dette, et cette réalité n’est finalement pas aussi catastrophique que le discours ambiant, ici et ailleurs, le laisse penser.