Le Maroc se modernise et… vieillit

L’accroissement démographique poursuit sa tendance baissière. La proportion des moins de 15 ans en baisse, celle des plus de 60 ans en hausse.

Même s’ils sont encore provisoires, puisqu’ils concernent un échantillon représentatif de 2% des ménages, les chiffres du recensement de septembre 2014, livrés le 13 octobre dernier par le Haut commissaire au plan, Ahmed Lahlimi, mettent en évidence deux tendances en apparence contradictoires, mais en apparence seulement.

La première a trait à la démographie de façon générale : celle-ci est sur un trend baissier, mais ceci n’est pas nouveau, puisque le phénomène a déjà été constaté au recensement de 2004. La seconde, elle, porte sur les aspects socio-économiques du recensement : là, au contraire, on note des évolutions à la hausse, comme l’amélioration du taux d’alphabétisation en général et des femmes en particulier, des conditions d’habitation, etc.

Ces deux tendances, qui évoluent de manière opposée l’une à l’autre, semblent en réalité se nourrir l’une de l’autre. On peut dire en effet que la baisse de l’accroissement démographique est le résultat presque…naturel de l’amélioration des conditions socio-économiques de la population. C’est un fait que les niveaux de fécondité les plus faibles sont observés dans les pays développés (une moyenne de 1,6 enfant par femme en Europe et 1,8 en Amérique du Nord) et les plus élevés dans les pays les plus pauvres. En Afrique subsaharienne, des pays comme le Burundi, le Burkina Faso ou encore l’Angola ont des indices de fertilité (nombre d’enfants par femme) qui rappellent celui du Maroc…des années 60, soit environ 6 enfants par femme.

Dans le Maroc de 2014, le nombre moyen d’enfants par femme s’établit à 2,21 enfants au lieu de 2,47 enfants en 2004. En milieu urbain, précise le HCP, l’indice synthétique de fécondité (ISF) est même passé sous le seuil de renouvellement des générations avec 2,01 enfants par femme contre 2,15 il y a dix ans (le seuil de remplacement des générations étant de 2,1 enfants par femme). En milieu rural, la procréation reste encore relativement dynamique, mais là aussi la tendance est à la baisse : 2,55 enfants par femme en moyenne contre 3,10 en 2004. Et comme la population rurale ne représente plus que 39,6% de la population totale, soit 13,4 millions de personnes, la moyenne nationale, en termes de fécondité, ne pouvait qu’être tirée vers le bas.

Transition démographique: une aubaine et un défi à la fois

Cette évolution est à la base de ce que les démographes appellent «la transition démographique» ; et le Maroc est en plein dedans depuis quelques années déjà.

C’est quoi la transition démographique ? C’est la baisse de la part des jeunes de moins de 15 ans dans la population totale et l’augmentation de celles des 15 à 59 ans et des 60 ans et plus. En d’autres termes, avec la diminution de la fécondité, la tranche d’âge de 0 à 14 ans est de moins en moins «alimentée» par les naissances, alors que, dans le même temps, elle renforce, les années passant, celle de la population en âge de travailler (15-59 ans). Les chiffres du HCP montrent en effet que la proportion des jeunes de moins de 15 ans a baissé de 31% en 2004 à 28% en 2014. A contrario, celle des 15-59 ans a vu son poids s’accroître en passant de 60,7% en 2004 à 62,4% en 2014. Sur le plan économique, cette configuration de la population représente à la fois une aubaine et un défi. Une aubaine, car avec une population aussi importante en âge de travailler, l’économie dispose de ressources humaines (pas toutes suffisamment bien qualifiées, certes) pour tourner. Un défi, parce que non seulement il faut créer les emplois suffisants pour occuper cette population, mais encore améliorer la qualité de ces emplois ; l’urbanisation croissante et l’accès à l’éducation rendant les demandeurs d’emploi de plus en plus exigeants.

La catégorie des 60 ans et plus, quant à elle, a augmenté de 35% entre 2004 et 2014. Elle représente désormais 9,6% de la population totale (soit 3,2 millions de personnes) au lieu de 8,1% en 2004 (2,376 millions). Cette hausse s’explique bien entendu par l’amélioration de l’espérance de vie à la naissance. Mais cette évolution, heureuse en elle-même, est potentiellement porteuse de difficultés, en particulier pour les caisses de retraite. Le phénomène est avéré ailleurs, en France par exemple, mais au Maroc il importe peut-être de le relativiser pour le moment. Le HCP nous informe en effet que 76,4% de ces personnes n’ont aucun niveau d’instruction, que 11,9% sont de niveau primaire et 9% de niveau secondaire. Et à supposer que les 3,2 millions de personnes de plus de 60 ans disposent d’une pension de vieillesse (ce qui est loin d’être le cas), celle-ci serait très modeste, compte tenu précisément du niveau d’éducation des concernés.

Une situation matrimoniale plutôt favorable

Toutefois, dans l’avenir, le gonflement progressif de cette population posera certainement des difficultés non plus seulement d’ailleurs pour les caisses de retraite, mais aussi des difficultés en termes de prise en charge sanitaire, et peut-être plus tard, de structures d’accueil pour personnes âgées.

Paradoxalement, ces évolutions démographiques interviennent dans un contexte…matrimonial plutôt favorable. Le HCP relève en effet qu’entre 2004 et 2014, le célibat a baissé assez nettement aussi bien chez les garçons que chez les filles: de 45,7% à 40,9% chez les premiers et de 34% à 28,9% chez les secondes. «C’est une inflexion de la tendance observée durant les dernières décennies», note le HCP ; et cette inflexion semble concerner en particulier les filles.

Mais là encore, le paradoxe n’est qu’apparent : le fait que les filles, globalement, se marient plutôt qu’il y a dix ans (à 25,8 ans en moyenne, au lieu de 26,3 ans en 2004) n’implique pas forcément une hausse de la fécondité. Avec l’accès à l’instruction, aux moyens modernes de communication, sans parler des moyens de contraception, les mentalités ont évolué. La famille nombreuse est un modèle qui décline et la tendance ira en s’accentuant. Jusqu’à quel point ? Difficile à dire…